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Kamed Daoud, écrivain algérien

KAMEL DAOUD : UN RÉVÉLATEUR MALGRÉ LUİ, MALGRÉ TOUT par Saadi-Leray Farid.

Lorsque l’on plonge une pellicule photographique (noir et blanc) dans une solution réductrice,  ses grains réagissent à la lumière, se transforment en argent métallique et donnent naissance à  l’image. Stoppé par un second bassin d’arrêt, ce révélateur sera ensuite figé par une troisième  action qui désensibilisera le film de manière à ce qu’il puisse être insolé, c’est-à-dire exposé à  la lueur du jour sans risque d’être voilé. 

Pour que le livre Mersault, contre-enquête puisse se métamorphoser en jeu d’ombres et de  lumières ou en camaïeux moléculaires, il a fallu l’immerger au sein du grand bain médiatique  parisien. Les spots fluorescents de la critique littéraire favoriseront la germination d’une œuvre qui ne pouvait se dévoiler qu’après la dissipation des cendres. Apparaîtra alors du pré monde la figure de Kamel Daoud, un visage dont l’aura grandira si rapidement que deux  purgations viendront stopper sa séquence honorifique. La première prendra la forme d’une  pseudo-fatwa que le fondamentaliste Abdelfatah Hamadache Zeraoui (chef du parti non agréé Essahoua ou Front de la Sahwa libre) propagera le 16 décembre 2014 sur la toile (à partir de  sa page Facebook puis via le réseau cathodique). La deuxième se caractérisera par la douche  froide du médisant Rachid Boudjedra qui sur la chaîne “Ennahar-TV” traitera l’ouvrage en  question de « (…) médiocre, sans construction ni philosophie (…), écrit en français et publié  en France ». İl le comparera de « (…) minable navet » accompli par un homme qui devrait  aller au hammam pour se départir du complexe de colonisé, pour en quelque sorte se laver de  quelques impuretés. En insistant sur un corps à désinfecter, sans doute parce que sanctifié par  des considérations exogènes, le communiste donnait du crédit à l’appel au meurtre visant  l’éditorialiste. Proche du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), son rival, ou dénigreur du  moment, fut l’un des maillons propagandistes de la Charte d’Alger (avril 1964), de  l’Autogestion, de la Révolution agraire, de la Gestion socialiste des entreprises (GSE) ou de la  Charte nationale de 1976 (revue en 1986). İl sous-tendra ainsi la chaîne des croyances  d’intellectuels de gauche qui, partageant avec le courant islamiste leur conviction en la justice  sociale, accuseront comme eux l’ancienne puissance coloniale d’avoir souillé la terre  nourricière.  

En ne sachant, en ne voulant ou en ne pouvant se dépêtrer des asservissements du Programme  de Tripoli de mai-juin 1962, de cette feuille de route anti-cosmopolite, les ex-éveilleurs du  processus révolutionnaire furent très tôt à la remorque d’une espèce de divinisation de l’ “algérité” ou “algérianité”. Partageant les opinions de Kateb Yacine ou d’Abdelhamid Baïtar,  invoquant respectivement les concepts de “terre altérée” et “souillée”, le metteur en scène Mohamed Boudia ambitionnera dès 1963 de bâtir un théâtre engagé fuyant « (…) le style d’un  Occident détraqué et décadent (…) ». Accusant en mars 1966 ses coreligionnaires d’avoir  quitté une Union nationale des arts plastiques (UNAP) préservant « (….) de tout sentiment  impur. », le peintre M’Hamed İssiakhem interviendra une année plus tard pour reprocher à quelques “Aouchemites” (et particulièrement à Denis Martinez dont les perturbations  esthétiques dérangeaient la hiérarchie axiologique établie) d’avoir montré en 1967 un art  dévergondé. Leur Manifeste se référera lui-même à une culture populaire dans laquelle « (…), s’est longtemps incarné l’espoir de la nation, même si par la suite une certaine décadence de  ces formes s’est produite sous les influences étrangères ». Les termes du plaidoyer de mars  1967 désignaient en effet les Phéniciens, Romains, Grecs, Turcs et Français comme  responsables de la dépravation, de la violation d’une souche vierge de laquelle seront extraits  des “Signes” indemnes de toutes contaminations, ayant conservé en eux la primitivité de  populations plébéiennes. 

Au centre de revendications culturelles et identitaires se trouvait le procès d’un Occident profanateur des archétypes d’une authenticité (açala) recherchée de manière plus sanguine par  des salafistes convaincus d’un terreau national non spolié. Abandonnant le terrain du  “socialisme-spécifique”, ils s’apprêtaient dès le début de la décennie 80 à arpenter les cieux  sacrificiels du “Vrai Dieu” pendant que, réunis à l’université d’Alger (à l’occasion du colloque  de juin 1979 Balades dans la culture en Algérie), des intellectuels décochaient leurs flèches  incendiaires sur des tapuscrits ou magazines français accusés de phagocyter les productions  in-situ. Comme mesures protectionnistes, le chercheur Mostefa Boutefnouchet émettra trois  années plus tard (1982), dans son livre La culture en Algérie, Mythe et Réalité, le besoin d’élever « (…) des frontières, entre le contenu culturel des pratiques considérées  authentiquement, spécifiquement nationales, et le contenu d’œuvres réalisées par des  nationaux, mais empreints de traits culturels de l’idéologie dominante en pays occidental,  déployant leurs influences néocoloniales sur les jeunes nations cherchant à consolider leur  personnalité, leur identité, leur culture ». Deux décennies après l’indépendance, il était de bon  aloi d’affirmer que l’assimilation à la culture de l’Occident chrétien ou capitaliste entretenait  la confusion de l’espèce, avilissait et acculturait. En vertu d’une prétendue vérité sauvegardée des souillures exogènes, les biens pensants de “gauche” contribuaient inconsciemment à faire  le lit de l’intégrisme islamique puisque l’obscurantisme « (…) est directement hérité des  nationalismes de la postindépendance, dont le souci fut de préserver une soi-disant  personnalité, (islamique, algérienne, etc.) contre “l’invasion culturelle occidentale” (dont  cette intelligentsia était la pointe), en s’opposant aux acquis les plus décisifs de la pensée  contemporaine ».  

Cette propension obsessionnelle à vouloir retrouver des sources prudes (une circonvolution corrélative à la réprobation takfiriste), autorisera à désigner mécréant (kafir) les “laïco assimilationnistes”, un glissement sémantique sous couvert duquel s’accentueront pendant la  “décennie tombale” les attentats ciblant écrivains, comédiens, poètes, artistes, metteurs en  scène et journalistes. Peu compatissant à leur égard, l’intervenant du Monde Jacques de Barrin  les vilipendera le 05 novembre 1993 (avec l’article “Les intellectuels et les autres”) en leur  reprochant de ne s’être « (…) guère manifestés au temps des années de plomb lorsque leur  pays vivait sous la férule du FLN, le parti unique. Par leur apathie, ils se sont alors rendus  complices d’un Régime totalitaire presque aussi odieux que celui auquel rêvent les fous de  Dieu. »

Refusant l’analyse critique des présupposés idéologiques, les hérauts du processus  révolutionnaire perdront la bataille des maux sociaux sur le terrain des divers volontariats, là  où ne pousseront que les racines rabougries de l’anti-intellectualisme rampant. L’ex-agitateur  Boudjedra est à ce titre un désenchanté chez lequel les fulmines du pseudo-imam Hamadache Zeraoui trouveront quelques échos puisqu’il se fera donc en décembre 2014 le porte-voix du  média privé “Ennahar” qui l’invitera sur son plateau pour servir « (…) de caution “laïque”  (…) » et offrir l’affligeante « (…) image d’un guignol aigri, (…). İl est le revers imbécile et  athée du fanatique obtus. », décrètera Sid Ahmed Semiane dans le périodique El Watan du 19  décembre 2014. 

L’une des figures de proue du modernisme littéraire réincarné en fixateur du révélateur  de la postmodernité romanesque : Kamel Daoud 

En indiquant (au sein du quotidien L’Expression du 11 novembre 2013) que la nouvelle  génération d’écrivains « (…) fait son boulot (…), mais pas de chef-d’œuvre, (…) », l’auteur de  L’Escargot entêté et de La répudiation la situait déjà en dehors du cercle des génies Mohamed Dib et Kateb Yacine auxquels il ne cesse de se mesurer. La filiation lui permis de se fondre à  l’intérieur du sillon transgressif de la contemporanéité épistolaire, de certifier être « (…) le  troisième à avoir cassé les codes (…), les tabous sexuels (et) l’hypocrisie sociale ». Ses  ruptures subversives s’exprimeront d’abord par le biais d’une graphie ciselée qui, ouvrant les  entrailles des moisissures, profanera le corps et bannira du “Moi-Je” toute jouissance, de la  même manière que la dévitalisation d’un négatif permet de le solariser. 

Honnissant le profil marxiste de Boudjedra, de celui qui sortira en pleine guerre civile le  pamphlet Les Fis de la Haine, Hamid Grine lui reprochera de tremper ses mots dans l’encre  de la perversion ou profanation, de n’être qu’un vulgaire « (…) provocateur qu’il ne faut pas  prendre au sérieux ». Le désormais ministre de la Communication dira militer en faveur de «  (…) la culture de la tolérance, du dialogue et de l’échange », proscrira le 19 décembre 2014 « (…) toute forme de violence écrite ou verbale » après qu’Abdelfatah Hamadache Zeraoui ait  donc appelé le régime à appliquer la charia islamique, à sanctionner Kamel Daoud, à le « (…) condamner à mort publiquement, à cause de sa guerre contre Dieu, son Prophète, son livre,  les musulmans et leurs pays. ». En mettant « (…) le Coran en doute ainsi que l’islam sacré », le chroniqueur au Quotidien d’Oran se serait « (…) attaqué à la langue arabe », aurait « (…) blessé les musulmans dans leur dignité (…), fait des louanges à l’Occident et aux sionistes  (…) ». Réitérées sur des chaînes privées, plutôt islamo-conservatrices, l’apostasie et hérésie n’avaient pas pour prolégomènes une analyse de l’œuvre mais la prestation télévisée que son  responsable livrera sur “France-2” le samedi 13 décembre 2014, pendant l’émission On n’est  pas couché de Laurent Ruquier, là où il considérera que « (…) si on ne tranche pas dans le  monde dit “arabe” la question de Dieu, on ne va pas réhabiliter l’homme, on ne va pas avancer. »

D’abord gagné par la parole divine, l’ “infidèle” Kamel Daoud abandonnera une « (…) langue  arabe piégée par le sacré, par les idéologies dominantes. », c’est-à-dire un déjà-là réfractaire au théâtre (Jacques Berque), adoptera à la place un idiome non « (…) fétichisé, politisé,  idéologisé », un verbe le menant sur les traverses d’un renversement intellectuel. Souhaitant  de son côté acquérir le fameux quart d’heure de gloire accordé à tout à chacun par le peintre  américain Andy Warhol, Hamadache Zeraoui (dont le vœu est de “nettoyer” la société des  mécréants non-musulmans adeptes d’une néo-judaïsation de l’Algérie) multipliera les “coups  médiatiques” en s’en prenant successivement à deux ministres, celle de l’Éducation, Nouria  Benghebrit-Remaoun (accusée d’être israélite parce que son grand-père, imam de la Mosquée  de Paris, aura hébergé et sauvé des rafles des Séfarades ou Ashkénazes) et celui des Affaires  religieuses, Mohamed Aïssa (il prévoyait dès le 1er juillet 2014 l’agrément de « (…) lieux de  culte pour les juifs ») puis de la chef de file du collectif Barakat, Amina Bouraoui, une « (…)  mécréante qui n’a ni religion, ni vertu (…)» car soupçonnée par le quotidien Echourrouk du  samedi 22 novembre 2014 d’avoir annoncé que le prêche du vendredi dérangeait la quiétude  des citoyens. Après ces trois échecs, le prédicateur réussira son coup médiatique en  instrumentalisant la nouvelle célébrité de Kamel Daoud. 

Ce que celui-ci énonce ou écrit à propos de la religion musulmane, de cette vérité-révélée  envahissant et inhibant tous les champs de la réflexion, d’autres penseurs algériens l’ont, bien avant lui, analysé sans pour autant provoquer le même ramdam. C’est d’ailleurs ce  qu’Abdellali Merdaci fera remarquer avec son article “Une insensée et ruineuse campagne de  promotion” (paru dans le périodique Reporters du 23 décembre 2014). Partant du principe que  l’İslam reste la « Religion de la majorité des Algériens », l’universitaire ne supportait plus une  vaste publicité répandue au profit d’un récit « (…) de seconde main ou de circonstance », et qui n’aurait pas « (…) connu un tel succès en France, sans l’activisme de mauvais aloi de son  auteur », d’un stratège préoccupé, « (…) au gré de provocations répétées (…) de ses maigres débuts dans la littérature (…) », d’un blasphémateur appartenant « (…) à cette terrible  catégorie d’écrivains qui poussent leur carrière sur les flots de scandales et d’imprécations  constamment renouvelés ». Aux regards du professeur (à l’Université de Constantine), il y  avait aussi lieu de dénigrer un trublion occupé à exercer « (…) son humeur délétère sur le  président de son pays, les Palestiniens et l’İslam, (…)», à proférer des propos iconoclastes  devenus les déclencheurs d’une fatwa providentielle utilisée afin de mieux « (…) entretenir  une posture victimaire à la Salman Rushdie ». Percevant en Kamel Daoud un pasticheur  exerçant en dehors du débat d’idées, Abdellali Merdaci désavouera ses traits d’humour qui « (…) lui valent un brevet d’impertinence auprès de la presse étrangère », proscrira les mises en scène d’un caricaturiste dont la seule préoccupation serait de verser dans une irrévérence enveloppée de dérisions pour se faire valoir « (…) comme une sorte d’héraut, bataillant  contre un système politique abhorré », pointera du doigt un Algérien « Qui ne condamne pas  le sionisme (et) déverse sa haine de l’İslam, (…)» alors qu’il appartenait (selon lui) au  bataillon des sanguinaires décrétant autrefois « (…) des mises à mort, autant solennelles que  radicales, contre des artistes, intellectuels et syndicalistes, (…) ». Sans pouvoir avancer de  preuves formelles sur cette grave accusation, le contradicteur enfoncera un lièvre qui, en  course pour les grandioses promotions littéraires, « (…) réécrit à contresens L’Étranger ». İl fera surtout l’impasse sur l’achronie de Mersault, contre-enquête, sur sa narration post moderne, un terme à saisir ici dans le sens défini par Achille Bonito Oliva.  

En inventant en 1979 le vocable trans-avant-garde, le critique d’art italien annonçait la genèse d’une aventure expressionniste autorisant le télescopage des images syncopées de la  figuration. Les peintres vagabonds du nouveau courant les juxtaposeront et imbriqueront à  leur guise et envies, au gré de leurs allusions et intentions. İls piocheront de la sorte dans ce  réservoir immense qu’est l’histoire de l’art, réfracteront ses précédents iconographiques,  comme le fera bientôt la télévision à travers des émissions de variétés sur les sixties ou  seventies. L’heure était aux mixages et recyclages, à la fragmentation spatio-temporelle de références visuelles revisitées par une mémoire-magnétoscope tournée en boucles et arrondie  aux angles. Si sous les effets convulsifs de la postmodernité, des néo-primitivistes insufflaient  en Europe une diversification des points d’ancrages, le monde arabo-islamique commençait à  poser les bornes-œillères d’un repli globalisant et à Alger une poussée religieuse extrémiste  évoquait déjà à sa façon la sauvegarde puis la promotion d’une culture locale menacée de  l’extérieur et tout autant de l’intérieur par une intelligentsia accusée d’être trop en connivence  avec la France. En suivant à la lettre les directives d’une Plate-forme de la Soummam (août  1956) qui inscrivait « La condamnation définitive du culte de la personnalité » et « (…) la  rupture avec les positions idéalistes individualistes ou réformistes », elle bannissait le culte de  la Personne (comme l’enseigne ordinairement la religion), refusait de faire l’apologie d’un avant-corps d’exception auréolé d’une éthique de la rareté ou de singularité, dézinguait ce  modèle au profit d’une éthique de communauté garante des valeurs ancestrales et anti assimilationnistes.  

Comme l’œuvre-slogan de Mustapha Sedjal, UN SEUL HÉROS, LE PEUPLE, MON PÈRE, le livre de Kamel Daoud instaure une césure paradigmatique, et c’est ce que saisira  parfaitement Sid Ahmed Semiane en soulignant intelligemment qu’il « (…) faut se battre pour  la différence, la dissemblance, l’altérité, la singularité ». Dans le support El Watan du 19  décembre 2014, le journaliste précisait qu’il « (…) ne faut pas que la pensée nous fasse plaisir » mais au contraire « (…) nous fouette, pour nous sortir de l’esclavage de la paresse.». Son  papier “Non, je ne suis pas Kamel Daoud” grossissait le trait de cette éthique de singularité  pour reconnaître à chacun sa différence, à l’auteur de Mersault, contre-enquête « (…) ce que  seul lui peut se prévaloir d’être, c’est à dire être Kamel Daoud (…), une intelligence et une mécanique singulière. ». En posant la question fondamentale, « Est-il seulement possible  aujourd’hui, en Algérie, d’avoir une parole créatrice, c’est-à-dire absolument singulière,  possiblement excessive voire outrancière, sans qu’un procès d’intention ne soit fait à son  auteur, et que celui-ci soit accusé de blasphème, de traîtrise ou d’être un “vendu” à  l’Occident ? », Sid Ahmed Semiane insistait sur la coupure à assumer avec l’islamo nationalisme du Front de libération nationale (FLN), d’une famille prétendument  révolutionnaire dont les sous-groupes de courtisans, dévots, conseillers et maffieux « (…)  s’arrogent aujourd’hui le droit de dire qui est un bon musulman, un moudjahid avéré, un  “vrai” Kabyle, un nationaliste authentique et, au-delà, ce qu’est un historien agréé ou un  artiste autorisé. » 

Divisant la société en dichotomies simplistes, les pourfendeurs béotiens ont pour autre  principale obsession de proroger l’unanimisme, le multiple de l’Un, de la pensée unique et  collective, du même sous la fausse apparence du nouveau, du semblable renvoyant la  fraternité de l’opinion partagée entre consanguins. Prônant la gémellité plutôt que la diversité,  la stabilité plutôt que la pluralité, la ressemblance plutôt que la versatilité, ils exècrent la  réflexion transversale d’électrons libres revendiquant le droit de dessiner une appréhension du  monde différenciée par les sciences sociales et humaines, maudissent les contre-courants  idéologiques refusant de se faire les courroies de transmissions de l’islamisme absolu,  anathématisent les créateurs favorables aux chocs psychologiques de l’outrage en les  prévenant par avance : « (…) gare à celui qui quitte la tribu ». Le ministre des Affaires  religieuses et des Wakfs ne dira au final pas autre chose puisque s’il qualifiera le 22 décembre 2014 (lors du forum d’El Moudjahid) de « Dérapage très dangereux » l’admonestation  touchant l’écrivain-journaliste, ce sera pour mieux alléguer qu’il est « (…) en train d’être  récupéré par un lobby sioniste international hostile à l’islam et l’algérianité (…). C’est  Bernard Henri Levy qui intervient afin de récupérer un Algérien qu’on pourrait contenir dans  la famille algérienne (…), assister et accompagner ». İl faudrait en somme ramener à la  bergerie un agneau égaré à cause « (…) du charme d’un sionisme rampant » et qui aurait en  l’occurrence « (…) besoin d’Enassiha (conseils), d’être interpellé à respecter les règles  fondamentales de l’écriture au nom de l’Algérie et de respecter le sacré ». Le périodique El  Watan du 23 décembre 2014 notait que Mohamed Aïssa jouait à l’équilibriste parce que  justement incapable de couper le cordon ombilical, d’admettre la pleine et entière notion  d’individu-créateur que préconisait Mohamed Arkoun. Dans l’entretien du journal L’Express,  “İl est vital que l’İslam accède à la modernité” (27 mars 2003), l’anthropologue approuvait  l’incontournable perturbation « (…) des systèmes de pensée religieuse anciens et des  idéologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relaient. », une sécularisation  politico-culturelle que Mohamed Aïssa était incapable d’accomplir pour débarrasser les  champs artistique et littéraire du tropisme de “renouveau dans l’authenticité” (culturelle et/ou  révolutionnaire) à la genèse duquel se trouve l’allocution prononcée le 18 décembre 2003  (soit en clôture de L’Année de l’Algérie en France) par Abdelaziz Bouteflika. Le ministre des  Affaires religieuses et des Wakfs le reprendra à son compte le 17 septembre 2014, jour où, lorsqu’un journaliste d’El Watan le questionnera sur son message préconisant que les  Algériens retrouvent les transhumances du soufisme, il rétorquera que « Ce n’est pas un  discours de rupture, mais simplement une démarche qui vise à dépoussiérer notre islam  ancestral (car) nous avons perdu nos repères et nos référents authentiques ». İl s’agissait bien  de croire en une renaissance du momifié et non pas de créditer une césure arkounienne tant en  Algérie « (…) toute intervention subversive est doublement censurée: censure officielle (…) et  censure des mouvements islamistes. » (M. Arkoun). Rétablir les fondements immémoriaux de  la religion musulmane, les récupérer ou les retrouver via les sources de la Révélation (donc  dans le Coran et la sunna), se rattacher à “l’İslam référent national” et renouer avec cette spécificité mystique qu’est le soufisme, c’est ce que s’efforçait de réaliser depuis sa  nomination un docteur d’État (en sciences islamiques) donneur de leçons mais dans  l’impossibilité de théoriser un sortie de la “clôture dogmatique” par une réelle revivification  de l’ijtihad. De là son paternalisme envers un Kamel Daoud prié de revenir au bercail, de  confesser « (…) être dans l’erreur » puisque son approche transversale fausserait les assises  d’une société engoncée dans ses atavismes archaïques, au sein d’une pratique bédouine de la spiritualité facilement malléable par les doctrines extrémistes du wahhabisme, des dérives rigoristes basées sur le rejet des cultures régionales et méditerranéennes.  

Les philistins de la famille révolutionnaire ne savent plus à quel saint se vouer pour refaire le  coup de l’après “05 Octobre 1988”. Les relais de la police politique s’ingénieront alors à  placer le Front islamique du salut (FİS) comme un épouvantail-repoussoir afin que les ouailles  reviennent elles aussi docilement à la Maison-FLN. La tactique conduira à l’arrêt brutal du  second tour des législatives de décembre 1991-janvier 1992, à l’exécution d’un Président  indésirable (29 juin 1992) et au sabordage de toutes les décantations démocratiques.  L’actuelle stratégie qui consiste maintenant à laisser les fondamentalistes tenir des congrès ou  universités d’été, puis à proférer ouvertement des intimidations, participe au et du même  dérapage auquel conduira donc la locution “laïco-assimilationniste”, une dérive touchant des  rédacteurs de journaux accusés de traîtres ou d’agents de l’étranger, notamment ceux qui  s’interrogeront sur certains crimes de masse en émettant la question polémiste : QUI TUE  QUI ?  

Pour discréditer ou décrédibiliser les incrédules, les autorités algériennes inviteront en 1998 le  rocambolesque Bernard-Henri Lévy, celui dont Mohamed Aïssa se méfiait parce que «ki  idour fi houmatna» (« quand il tourne dans nos environs, ne nous veut jamais du bien»),  parce qu’à l’origine d’une pétition défendant Kamel Daoud, il « (…) s’est saisi d’une affaire  qui ne le concerne ni de près ni de loin» (L’expression du décembre 2014). Accompagné tout  au long de son séjour par des hommes des forces de sécurité, le philosophe écrira à la fin de  son séjour l’article de commande “Choses vues en Algérie”, soit quatre pages (deux fois deux)  publiées dans le journal Le Monde des 08 et 09 janvier 1998. Plutôt que de dissiper l’opacité  qui entourait alors les exactions, le large papier fera l’impasse sur la vendetta et la torture  d’État, sur des Groupes islamiste armés (GİA) amplement infiltrés par les taupes de la  Sécurité militaire, par les sous-marins d’une police politique accaparée à entretenir  insidieusement un climat de terreur afin de contenir la population et de faire fuir ou abattre les  gênants “laïco-assimilationnistes”, un néologisme également vulgarisé par Hamraoui Habib Chawki. Après s’être évaporé quelques années en Roumanie, où il recevra des Lettres de  créance en tant qu’ambassadeur, l’ex-présentateur du journal télévisé de l’ “Unique” (et  ancien ministre de la Culture du gouvernement de Belaïd Abdesselam) rejoindra dès avril  2013 le staff habilité à soutenir le quatrième sacre d’Abdelaziz Bouteflika puis se montrera le  samedi 08 novembre 2014 à l’occasion de l’inauguration de la 5ème édition des Journées  cinématographiques d’Alger (JCA). Ce jour là, l’opportuniste se trouvait à la salle “El  Mouggar” près de l’universitaire Ahmed Bedjaoui et de la ministre de la Culture, Nadia Cherabi-Labidi, laquelle ne dira mot pour défendre Kamel Daoud de peur sans doute d’être  remise à sa place comme elle le fut après s’être positionnée en faveur du long métrage de Lyes Salem L’Oranais, lui-même invectivé par le prédicateur Cheikh Chamseddine, toujours  par le canal télévisé.  

Dans la “Lettre ouverte d’artistes à la ministre de la Culture” (publiée dans le journal El  Watan du 22 décembre 2014), le ou les rédacteurs réclamaient un « (…) droit à la liberté  d’opinion et d’expression, sous tous ses aspects, et ce en toute sécurité » et attendaient de la part de l’apostrophée « (…) une réponse réelle, un geste fort, un signe clair, une action  cohérente (…) pour faire halte à ce danger qui menace gravement les artistes et le pays ». Nadia Cherabi-Labidi réagira par l’intermédiaire de son département, lequel abordera le jeudi  25 décembre 2014 la controverse ouverte autour du livre Ce que les gens de Sebeiba disent.  Sens du rituel de l’Achoura dans l’oasis de Djanet de Meriem Bouzid-Sababou, une  introspection jugée en partie “diffamatoire” car l’anthropologue y relatait l’apparition de la  prostitution pendant la colonisation française. Des notables de la région (İlizi) réclamaient fin  novembre le retrait du document paru en 2013 avec l’aide du Centre de recherche  préhistorique, anthropologique et historique (CNRPAH). L’organisme dépend d’un ministère  de la Culture qui estimera que seul le Conseil scientifique était en mesure d’ “évaluer” les  passages à l’origine des protestations. L’institution de tutelle exprimera une position de  principe tout aussi ambigüe que celle précédemment émise par le ministre des Affaires  religieuses, tant elle soumettra la liberté de création et d’investigation aux “spécificités” de la  société algérienne dans “ses diverses manifestations et perceptions culturelles”. Soufflant le chaud et le froid, la première locataire du Palais Moufdi-Zakaria se prononcera  personnellement, vis-à-vis de la censure et des contraintes publiques perturbant la quiétude  intellectuelle de Lyes Salem, Kamel Daoud et Meriem Bouzid-Sababou, que le 30 décembre  2014. Elle reconnaîtra alors la nécessité de protéger les particularités des champs scientifique,  artistique ou littéraire et combinera cette exigence évolutive au respect des valeurs  identitaires, culturelles et religieuses. Désormais restreintes au cadre de la politique de  concorde et de réconciliation nationale (“moussalaha el wataniya”), l’étude rationnelle et  l’expression créatrice ou subversive des auteurs étaient jugulées par un antagonisme aussi  inopérant que fut la construction sémantique ou néologisme de “socialisme-spécifique” asséné  à l’entendement général lors des décennies soixante et soixante-dix. İnsufflée  indépendamment du substrat culturel, la modernité linéaire du premier (le socialisme)  contredira en permanence le retour aux sources constamment imprimé par les tenants de  l’orthodoxie religieuse. C’est en réalité leur hétéronomie qui fait pencher la balance du côté  du refoulé, enserre la teneur des débats, notamment ceux inhérents à une refonte  constitutionnelle qui fait toujours l’objet de nombreux chantages. Si Khalida Toumi dû au  début de sa prise de fonction accueillir une espèce de berger admis à faire tourner sept fois un  mouton à l’intérieur de la cour centrale de son ministère de la Culture, sa remplaçante  distribuera en novembre 2014 des Corans (escortée par son homologue des Affaires  religieuses) pendant la dernière journée du Salon du livre d’Alger. Lorsque Kamel Daoud  expliquera “chez Laurent Ruquier” que sa reconversion intellectuelle se réalisera à partir de la  lecture non pas du Livre-Saint mais de dizaines d’autres, il déclenchera les foudres d’un  derviche tourneur mais aussi donc de bien-pensants léguant à sa Personne une agitation  éhontée et une ambition égotiste, celles d’un folliculaire « (…) qui n’a encore rien prouvé, qui  n’a pas pris le temps de forger une vraie œuvre littéraire, qui ne peut se prévaloir que d’une  indécente rage de gloire, qui est prêt à tout raser sur son chemin pour y parvenir ».  

Abdellali Merdaci lui reproche de piétiner les fameuses “constantes nationales” (“thawabit el  wataniya” ou “ettawabite el watania”) qui trouvent leurs soubassements essentialistes dans le  Coran puis la Révolution. Propices à l’exclusivisme ou au nihilisme, ces bornes communautaires (“thawabit el oumma”) et emblématiques sur lesquelles repose la  personnalité algérienne (l’İslam, la langue arabe, précisément celle du Coran, la défense de la  tradition et du drapeau, etc…) relèvent du processus politico-cultuel de différenciation qu’une  société postcoloniale a engagé dès l’indépendance vis-à-vis de son ex-dominateur, d’un intrus  venu de l’extérieur pervertir l’immaculée conception. Bien que l’Armée algérienne claironne  avoir gagné la bataille sur le terrain militaire, lorsque le 11 janvier 2000 plus de 6.000  djihadistes de l’Armée islamique du salut (AİS) quittaient le djebel des environs de Jijel, déposaient les armes en échange d’un certificat de “grâce amnistiante”, cette reddition  obtenue à l’instar de la rahma (pardon) ne s’est pas faite sans concessions. Pour que d’anciens  émirs acceptent de convaincre d’autres desperados de capituler, il a fallu qu’islamo-baathistes  et fondamentalistes s’entendent sur une certaine moralisation des mœurs dorénavant  influencée par le paradigme de “renouveau dans l’authenticité” (culturelle, cultuelle et  révolutionnaire) articulé pour rétablir des liens étroits avec une tradition non dépravée. 

Kamel Daoud serait un autre Judas qui structurerait son plan de carrière en fragilisant  le socle vertueux de la nation algérienne.  

Les blâmes énoncés par Merdaci à l’encontre du lauréat du “Prix des cinq continents” (de la  Francophonie) ressemblaient fortement à ceux vulgarisés via son texte “Le printemps israélien  de Boualemn Sansal, postures et impostures littéraires” (du 28 mai 2012, dans le périodique  Le soir D’Algérie). Le moralisateur raillait la villégiature d’un homme dont le processus de  reconnaissance s’orchestrerait non pas en phase avec les implications politiques et sociétales  du biotope originel, en concordance aux compétitions symboliques et à leurs teneurs  dominantes, mais « (…) dans une conscience typiquement française ». İl dépendrait ainsi  entièrement d’une « (…) forme d’aliénation néocoloniale », d’une recherche de sollicitations  et de validations de l’Occident, d’une quête de consécrations à concrétiser par le biais de  coups médiatiques et de louanges exogènes, elles-mêmes assignées à une solidarité envers  l’État d’İsraël et le sionisme (une accointance qui sera démontrée depuis la publication du  Village de l’Allemand). L’appétence de celui se posant « (…) volontiers comme victime du  système (ou) rebelle au pouvoir d’Alger », s’accommoderait de connivences avec l’État  hébreu pour surenchérir sur « (…) une similitude entre le nazisme et l’ordre qui prévaut en  Algérie et dans beaucoup de pays musulmans et arabes ».

Relier la logique de l’ “État-Armée providence” ou “État-Armée surveillance” aux doctrines  nazies est non seulement anachronique mais en total décalage avec la nature d’un régime plus  proche du tribalisme que d’une idéologie fondamentalement fasciste. Confondre le pouvoir  des généraux algériens et la doctrine nazie n’est intellectuellement pas tenable puisque leur  ordre prédateur répond à des instincts grégaires qui, constitutifs à ou de la culture  traditionnelle, maintiennent des atavismes despotiques et nihilistes. Profondément ancrés, ils habitent le cerveau de quelques gardiens du temple, comme le démontrera l’anecdote voulant  que le chef de la sécurité d’Alger ait chuchoté à l’oreille de Hans-Joachim Klein (le complice  allemand du Vénézuélien İlitch Ramirez Sanchez, dit Carlos, accueilli en décembre 1975 dans  une villa huppée d’Alger après avoir libéré les otages kidnappés le 21 décembre au siège de  l’Organisation des pays exportateurs de pétrole-OPEP) que « Hitler était un homme bien…». Si donc ce témoignage subséquent renseigne sur les relents réactionnaires de la police  politique, il y a lieu de considérer davantage un anti-intellectualisme primaire encore plus  efficace après le putsch du 19 juin 1965 mené contre la “dérive égotiste” d’Ahmed Ben Bella.  L’Homme au burnous et cigare (Boumediène) s’arrogera tous les rênes d’une dictature  “super-visée” par la Sécurité militaire (SM). Le maillage territorial de son système se délitera  lors des événements sanglants du “05 Octobre 1988”, puis avec le premier tour des  législatives de décembre 1991. İl présageait de la victoire du duo Madani-Belhadj et conduira  à la “destitution constitutionnelle” de Chadli Bendjedid puis à une guerre civile de dix ans qui  écumera les ressacs du Mouvement islamique armé (MİA) suivie quelques mois plus tard de  ceux des Groupes islamiques armés (GİA). Les remous extrémistes charrieront les répliques  sui generis de militaires éradicateurs opposés aux réconciliateurs mais cependant enclins à se  mettre d’accord pour que l’édifice prétorien ne s’écroule pas. Au cœur des intrigues politiques  et du monde des biseness, ils ont contribué à l’installation d’usines livrées clé en main, d’officines facilitant les transitent de contrats juteux, de commissions et rétro-commissions  payées rubis sur ongles au bénéfice des privilèges du sérail clientéliste, des circuits  d’allégeance et de vassalisation de baltaguia (nervis) sans scrupules qui se trouvent aux  intersections des appareils institutionnels, des rouages capitalistiques du népotisme et de la  rapine, d’une économie mono-exportatrice moribonde et sans dynamisme dans une contrée  important tout de l’extérieur. Aucunement préoccupée par l’innovation ou le transfert des  technologies, une pègre arriviste et spéculative occupe les arcanes du pouvoir et gangrène l’administration publique. Des bourgades sont désormais gouvernées comme de petits  royaumes inféodés à des potentats endogènes parce que les walis filiaux se comportent en  gangsters ou kleptocrates. Les yeux braqués sur les cours gravitationnels des hydrocarbures,  la ploutocratie ne s’intéresse pas au développement productif, donc à l’invention car le propre  de celle-ci c’est de se départir, à moyenne ou longue échéance, de l’assistanat technologique  de nations étrangères qui s’efforcent de maintenir sous dépendances chroniques celles en  attente d’une modernité alternative. Les recettes tirées du pétrole et du gaz ne servent qu’à  financer une stratégie de la largesse, à user de condescendances pour administrer dans  l’urgence la paix sociale, endormir une opinion intégrant mécaniquement une logique  bourdieusienne de la violence symbolique, donc l’impossibilité de changer les choses par la  désaliénation, de rompre avec la barbarie corruptrice. 

Basée sur la ruse paysanne, la culture de la magouille et de la violence a engendré en Algérie  un mode de gouvernance fondé sur l’équilibre des forces en présence, sur un compromis des  castes, sur une espèce d’entende cordiale et tacite entre clans maffieux, le premier d’entre eux  étant celui d’ “Oujda” auquel est directement affilié Abdelaziz Bouteflika. Comme ses  prédécesseurs, l’autoproclamé doublure de Boumediène pianote sur le registre séquentiel de la  Guerre de Libération nationale, s’arroge l’héritage de la légitimité révolutionnaire, de ses  mystifications hagiographiques ou iconographiques, de ses croyances panthéistes  communément admises et ordonnées en configurations mythiques. Lissée des itinéraires  individuelles, l’histoire ne possède comme prises cognitives que des récits fictifs laissant  supposer “que la source du pouvoir, c’est les martyrs” (Lahouari Addi), lesquels martyrs ne  sont pour Boualem Sansal que le fonds de commerce de “vieux dinosaures veilleurs de  conscience” dont l’obsession est de maintenir le principe de non stratification, c’est-à-dire  d’un savoir non empilable et non sédimenté car provenant de ce que le Marocain Abdelkébir  Khatibi nommera une quête d’ “originéité”. Dans un État algérien managé de façon aléatoire et primitive, la notion de citoyenneté flotte au beau milieu d’un “renouveau dans ou par  l’authenticité” (“tajaddud wal açala”) révolutionnaire et religieuse servant à fomenter du  retour à l’ancien, des relents favorables à la sanctification d’une “réconciliation nationale” (“moussalaha el wataniya”), dont la remise en cause provoque les pulsions paranoïaques d’un  régime centralisateur resté à l’état de nature parce qu’ignorant justement la Culture, parce que  se raccrochant aux artefacts ou parangons de l’intégrité sacrale. 

İdentifier ce régime à celui du troisième Reich, donc de l’Allemagne nazi, c’est tramer les  événements du monde sous couvert du prisme de la Shoah. C’est exactement ce qui s’est  produit avec le chroniqueur Éric Zemmour dont le limogeage de la chaîne française “İ-Télé” ne procède en définitif que d’un vocable de trop, celui de “déportation” récemment lâché  pendant un échange avec un interlocuteur italien. Voilà un essayiste qui aura à loisir, et  pendant des années, pu inculquer son rejet des musulmans (voire son racisme envers eux), alors qu’il faudra à l’humoriste Dieudonné une seule allusion à l’axe américano-sioniste pour  que l’ensemble de la corporation se retourne contre lui. Si le Breton-Camerounais versera les  mois suivants indéniablement (et malheureusement pour lui) dans l’antisémitisme et le  charlatanisme, son rapprochement du 01 décembre 2003 opéré sur la chaîne française “France 3″ (pendant l’émission de Marc-Olivier Fogiel “On ne peut pas plaire à tout le monde”) ne  méritait assurément pas un bannissement fomenté par un réseau constitué d’une brochette de  sentinelles sonnant la cloche dès que le bien-fondé de l’exode vers la terre promise est mis en  cause. Ce même retour étant anormalement réprouvé pour des Palestiniens chassés de leur  terre natale, la sanction alimente en permanence la sensation de frustration et le terreau du  terrorisme, donc un radicalisme qui par rétroaction donne du grain à moudre à ceux pressés de  vendre leur pain béni, leur manœuvre consistant à prévenir en permanence d’un risque  potentiel ou éminent présageant l’anéantissement du “Peuple élu”. Le 11 janvier 2014, Serge Klarsfeld demandera à Dieudonné de « Faire acte de repentance » pendant que d’autres  bâtonniers préconiseront un stage de rafraîchissement de la mémoire à des cerveaux là aussi  encrassés. Cette sacralisation du souvenir reste aussi mythique que celle inhérente à la  martyrologie de moudjahidine, aussi problématique que la foi imprégnant l’extrémisme  musulman. Alors que des journalistes et pamphlétaires algériens dénoncent régulièrement le régime autocratique des galonnés et des mollahs étoilés, l’intelligentsia juive résidant en  France évite de heurter la politique “expan-sionniste” de Benyamin Netanyahou, cultive au  contraire habilement le sentiment de culpabilité des européens de façon à renouveler le filon  de la compassion dont « (…) Sansal a désormais le bon usage », atteste son détracteur Merdaci. À ses yeux, il ne respectait pas le positionnement d’un État algérien refusant de  reconnaître l’existence de celui d’İsraël né trois années après la fin de la Seconde Guerre  mondiale. En juin 1945, le monde apprenait avec stupeur que des wagons scellés obéissant à  un programme d’extermination avaient conduit des juifs dans le no man’s land de camps de la  mort, notamment à Auschwitz où l’âme du père d’Edwy Plenel s’échappera du four  crématoire. Entendre l’ex-directeur du quotidien Le Monde parler de son géniteur avec les  larmes aux yeux ne peut laisser indifférent, d’autant moins que ses locutions dégagent et  développent le plus souvent un message irénique, terme à rattacher au nouveau  cosmopolitisme. L’actuel responsable du journal en ligne Médiapart se trompait néanmoins  lorsque, le 08 janvier 2015, il associait sur la radio “France-Culture” le carnage éliminant dix  membres de Charlie Hebdo à l’hécatombe de la rue des Rosiers (09 août 1982). D’emblée,  nous avons préféré mettre en concordance le démembrement du journal satyrique avec le  tragique événement déstabilisant il y maintenant 21 ans le périodique algérien L’Hebdo Libéré. 

Créé en 1991, ce dernier affichait une couverture éditoriale radicalement opposée à  l’intégrisme islamique, et c’est sans doute pour cela que le lundi 21 mars 1994 un commando  de trois hommes armés attaquait vers 11 heures du matin son siège situé au centre d’Alger et  tuait de sang-froid deux employés, en blessant trois autres (un très gravement). Faisant  irruption au milieu de la salle de rédaction au moment du bouclage, le trio d’assassins pensait  y trouver l’ensemble de l’équipe réunie de manière à tirer dans le tas et exterminer le plus  grand nombre d’individus possible. Depuis le début des offensives en mai 1992 contre la  profession, c’était la première invasion perpétrée contre un local appartenant à la presse, un  assaut portant à 12 le total des victimes (décompte commencé en juin 1993). Dans son ultime  communiqué, le Groupe islamique armé (GİA) réitérait ses menaces contre les journalistes, auteurs et créateurs algériens et par le biais de notre texte “CHARLIE HEBDO/L’HEBDO  LIBÉRÉ: MÊME COMBAT, MÊME PUNITION” diffusé sur le site “Founoune” et sur  Facebook, nous voulions aussi prévenir que des intellectuels peuvent désormais être pris pour  cible partout dans l’Hexagone. Au-delà des dix individus lâchement abattus (deux policiers  feront les frais de l’agression et seront “refroidis”), c’est la création artistique, l’intelligence,  le multiculturalisme et la démocratie qui étaient directement touchés. Hors, les analystes Gilles Kepel et Michel Onfray dévoieront la lecture des faits, le premier en insistant le 07  janvier 2015 (à Canal +) sur les djihadistes de DAECH, un groupuscule qui n’existait pas lors de la première salve (en septembre 2011) contre Charlie Hebdo, et le second en mettant en  connexion l’attentat du onzième arrondissement de Paris et l’attaque du 11 septembre 2001 à  New-York. Le promoteur de l’université libre de Caen a pour habitude d’expurger la violence  pour la remplacer par l’hédonisme des “algérianistes”, et à fortiori d’Albert Camus.  

En prenant pour matrice L’étranger, Kamel Daoud regarde dans le rétroviseur. 

İl remonte ainsi le temps à reculons de manière à attribuer une qualification à un SNP (sans  nom patronymique) abattu en pleine lumière (la transcription de “Meur-sault” signifiant  littéralement “meurtre au soleil”), à retourner l’héliotropisme orientaliste, à attribuer à  l’Absent une identité, une “algérianité” dont les fondements ne reposent pas sur un  antisémitisme larvé. L’argumentaire qui consiste à dire que les affects des Arabes en sont  infectés à la souche n’est foncièrement pas valide. C’est pourtant ce que soutiennent (avec une  certaine délectation) quelques chefs de file du sionisme à visage humain secondés dans leur tâche de représentation positive par Bernard-Henri Lévy. L’entrisme de ce globe-trotter  rappelle celui des voyageurs du romantisme littéraire, tant il parasite comme eux les  aperceptions du “Soi” musulman, se mêle d’affaires hautement politiques après s’être donc  immiscé dans les enjeux symboliques minant les champs culturels des intellectuels algériens. 

Ceux-ci ont à opposer aux lobbies monopolistiques hypothéquant la souveraineté nationale la  notion de désaliénation appuyée en son temps par un Frantz Fanon s’ingéniant à répondre à la  question, « Comment s’en sortir ? ». Comment en effet ne plus s’enliser dans les pesanteurs  de la légitimité révolutionnaire, remettre d’aplomb la Personne de l’artiste, donc quelque part  le modèle déboulonné de son piédestal un certain août 1956 par les rédacteurs de la Plate 

forme de la Soummam, revaloriser en somme une éthique de singularité revendiquée il y a  cinquante ans par Mohamed Dib qui signalait en juin 1964 ne plus accepter l’embrigadement  idéologique ? 

Comme de plus en plus de romanciers, peintres, metteur en scène et cinéastes, Kamel Daoud  articule du “Je”, un mouvement d’individuation précédemment revendiqué par Maïssa Bey,  Hamid Abdelkader, Anouar Benmalek et Yahia Belaskri, des écrivains disposés à “secouer les  choses”, à semer le doute au cœur d’autres fixations, à installer “le désordre dans les idées”, à  dégeler l’iceberg de stagnation érigé contre les “presqu’îles de modernité”. Avec les arts 

plastiques, la littérature et le 7ème art débordent la digue d’une quête historico-identitaire  subordonnée à la totalité toute bonne pour tenter d’endiguer l’expansion exotique de la  chari’a, d’un islam informel livré en Algérie aux lois du “trabendisme bazarisé”. La nouvelle  appréhension du “Soi Algérien” ne fait toujours pas l’objet d’une bataille entre traditionalistes  et modernistes car ces derniers n’ont pas abordé de front les questions inhérentes au statut de  la femme, à la réforme de l’école, de l’information télévisuelle et épistolaire, ne les ont pas  suffisamment prises en charge au nom justement du surgissement d’un “Je réprobateur” que la  police politique veut tout autant inhiber en espionnant les syndicats et partis, en infiltrant les  associations et pôle des débats contradictoires, en verrouillant les espaces d’où les francs tireurs pourraient couler les vieux tropismes et faire émerger les nouveaux paradigmes 

(notamment ceux permettant de différencier entre un État palestinien régi par des démocrates  et celui susceptible d’être pris en mains pas le Hamas, une organisation avec laquelle les  Algériens non normalement pas à avoir d’accointances). 

Ouvrir le champ médiatique à des télévisons privées hélant des orateurs afin qu’ils répandent leur répulsion (après avoir eu le loisir de le faire à outrance dans la décennie 90 par le biais  des mosquées) et interdire d’émission (en avril 2014) la chaîne “Al Atlas TV” parce que son directeur général, Hichem Bouallouche, s’opposait au quatrième mandat d’Abdelaziz  Bouteflika, excluait de lui servir de caisse de résonnance, c’est volontairement offrir un  “blanc-saint” aux persécuteurs accrédités. Ceux-ci mettront d’ailleurs sous scellés les studios de “Al Atlas TV”, confisqueront tout le matériel, feront de sont débit visuel un tableau noir,  cela sans le respect des procédures judiciaires légales. Pendant ce temps là, d’autres gardes  champêtres taperont plus fort sur leur tambour, voudront par là même faire taire les  éventuelles manifestations de rues, seules alternatives à un réel changement. Face aux totems  de l’autorité et de ses valeurs ou matières putatives, il faut trouver les voies et voix  immunitaires de la frustration et de l’obscurantisme, prodiguer de la non soumission, libérer la  problématique religieuse de la question civique, incuber de la décrispation au profit de  l’émancipation humaine. En se battant contre une fracturation des nappes souterraines  nécessaires à la récupération du gaz de schiste, les habitants d’İn Salah veulent protéger leur  environnement et démontrent ces derniers jours un élan adéquat désormais suivi d’une vague  saharienne de solidarités puisque le foyer de la contestation s’est multiplié au niveau de  plusieurs localités (à Oued Souf, Ouargla, Ghardaïa, İn Ghar, İguestene, Sahla Fougania,  Sahla Tahtania, Aoulef, Tit, El Ménéa et Tamanrasset). 

Les auteurs et créateurs algériens doivent impérativement mettre leur pas dans ceux des gens  du Sud, se réveiller pour qu’ils puissent vivre leurs autonomies, sortir des mises en ordres  permettant à un Président grabataire d’ordonner le mardi 31 décembre 2014 le programme de  la manifestation Constantine, capitale de la Culture arabe de façon à ce qu’elle soit en phase « (…) avec la glorieuse Révolution de novembre », contredire le directeur du Musée d’art  moderne d’Alger (MAMA) assertant presque une année avant (le 16 décembre 2013) que « (…) franchement, nous n’avons pas de grands artistes d’art contemporain en Algérie »,  donnant ainsi une image tellement négative de leur production que la prochaine Biennale de la  Havane (Cuba) n’a convoqué aucun créateur du cru. Pire, en dehors de Mohamed Borouissa qui, via la galerie parisienne “Kamel Mennour”, représente à la fois la France et l’Algérie,  c’est le plasticien Didier Faustino qui est retenu pour symboliser ce dernier pays (donc  l’Algérie). Voilà un subterfuge significatif de la relégation des avant-corps algériens sur la  scène artistique internationale. 

Kamel Daoud sait sans doute que rien n’est acquis, qu’après un premier roman à succès il a  maintenant à consolider sa place au sein du paysage littéraire mondial et d’une autre  génération de révélateurs foncièrement différents des ex-éveilleurs du processus  révolutionnaire aveuglés par des croyances les éloignant de la distance critique, c’est-à-dire de  la culture du doute, celle qui ne fait pas perdre la face. İnscrits aux abonnés absents des  diverses répliques antisystèmes, ces vieux désabusés se donnent une contenance par le  truchement d’hommages post-mortem convoquant régulièrement les martyrs Abdelkader  Alloula et Tahar Djaout, s’identifient à eux pour faire oublier leurs compromissions  circonstanciées. Pris entre le fixateur des fous de Dieux et celui des dévots de la “famille  révolutionnaire”, les créateurs algériens émergents ont quant à eux abandonné les fonds  baptismaux de la sacro-sainte “algérianité” au profit de l’interlocution Orient-Occident, un  espace de jeu performatif que Kamel Daoud empruntera en consignant donc la postmodernité  alternative sur le tableau noir de la résilience. 

Saadi-Leray Farid.
Sociologie de l’art.
Le 11 janvier 2015.

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