Paris. Exposition de Linda Bougherara
Couleurs d’Aurès sur ouvrages

C’est à une débauche de couleurs traitées avec un indéniable talent, que nous invite à voir Linda Boughrera à la galerie parisienne Michèle Broutta*.
Elle y expose, du 5 février au 14 mars prochain, sa cuvée 2008 : 41 toiles et 26 livres peints.
Y figure aussi le fruit d’un défi qu’elle s’était lancé : la peinture de plusieurs aquarelles géantes, à l’instar de Brume du désert, Songe subaquatique, Naissance d’un Iris, Hippocampe, Arbre de vie, etc. En revanche, elle peint des livres pour la première fois. Elle a usé de la même technique (avec des matières certes différentes) que ses tantes des Aurès qui faisaient tremper des tapis dans des bacs de teintures. Une façon pour elle de rendre ainsi hommage à leur labeur et à leur art. Quant aux textes, Liberté de Z’hor Zerrari, Jean-Christophe de Romain Rolland, A ceux qui veulent savoir de Malika Bougherara (consœur et sœur de l’artiste), A l’ombre de l’Islam d’Isabelle Eberhardt, La colombe d’Ibn Khafâdja l’Andalou, Maximes et pensées de Goethe, Nuit de Tahar Bekri et bien d’autres, elle les avait conservés, pendant vingt ans, en vue d’en faire usage un jour dans sa peinture, sans savoir quoi au juste. Le déclic a été provoqué par Michèle Broutta qui lui a proposé d’exposer dans sa galerie, tout en lui précisant que sa spécialité était le livre. L’envie lui est alors venue de fusionner les mots et la peinture jusque-là dissociés. Ce n’est toutefois pas une reproduction de ces œuvres par la peinture, mais plutôt leur réinterprétation, au gré des émotions et des associations d’idées suscitées par ses lectures. D’ailleurs, les modèles qu’elle peint sont en elle. Ce sont ses sentiments, impressions, souvenirs et coups de cœur.
Elle se laisse guider par eux à la manière des surréalistes. En effet, en arrière-plan de la synergie dominante des couleurs, des formes et des silhouettes se laissent deviner par le regard vagabond du visiteur : corps de femme, visage, colline, falaise, nuages, Il fut un temps où elle a beaucoup travaillé sur la symbolique berbère liée en partie à sa sensibilité aux atrocités que les terroristes islamistes commettaient en Algérie. Mais l’aquarelliste s’en est peu à peu détachée en faveur d’une expression plus personnelle, peut-être pour revenir un jour, mieux armée par l’expérience et la maturité… Linda Boughrera ne souhaite pas non plus être cataloguée artiste algérienne ou artiste femme. Son aspiration légitime est d’être reconnue par son travail. Elle ne nie pas son statut de femme et d’algérienne. Mais ce n’est ni son sexe ni sa nationalité qui ont fait par exemple de Van Gogh un Van Gogh. Ce qui compte pour elle, ce sont les moments de bonheur que ses toiles peuvent procurer à ceux qui les regardent. L’artiste s’apprête aussi à réaliser, du 25 avril au 4 juin 2009, en compagnie de Lionel Guibout, une autre importante exposition, intitulée, One+ One, à la Grande Finale, près de Colmar, en Alsace. Elle a exposé auparavant dans des galeries à Paris, Thionville, Angoulême, Bruxelles... C’est toutefois en janvier 2008, à Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne, sur invitation de l’institut Morat, qu’elle a réalisé, avec 96 tableaux, sa première grande exposition. Son exposition actuelle à Paris est la deuxième de cette envergure. Elle a aussi exposé, en décembre dernier, quelques-unes de ses toiles, dans l’espace Noûn, au centre d’Alger ; une exposition quasi-improvisée, mais qui ne fut pas moins un succès. Elle aimerait bien retourner aussi pour quelques mois en Algérie pour une retraite d’artiste. Elle a à cet effet « frappé à quelques portes », notamment à celle de la Villa Abdelatif, à l’occasion de ce séjour. Elle n’a pas encore eu de réponse.
Linda Bougherara est née en 1966 à Alger. Enfant, elle était déjà fascinée par la préparation par ses tantes des teintures de la laine pour la confection de tapis et la décoration des poteries, durant les vacances qu’elle passait en famille dans le village de ses parents, au cœur des Aurès. Elle a commencé à peindre dès 14 ans, quasi-naturellement. Et en dépit de l’avis de sa famille, dont toutes la fratrie a suivi des études scientifiques, elle a décidé en 1984, à 17 ans, d’entrer à l’École nationale des Beaux-Arts, d’où elle a été exclue deux ans plus tard. Elle estime cependant n’avoir rien perdu. Elle vit en France depuis décembre 1990. C’est surtout en autodidacte, par son labeur et sa ténacité, qu’elle a effectué ce long chemin et atteint un aussi beau résultat, en s’inspirant également de grands peintres universels.
* Galerie Michèle Broutta, 31, rue des Bergers, Paris XVe.
Par Hakim Arabdiou
el watan du 19 fevrier 2009
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lien galerie : http://www.galeriebroutta.com/expositions-en-cours/a-partir-de-10-e/

Chaleureuse est Linda Bougherara
Il va sans dire en ces temps de pluie et de froidure que la rencontre avec quelques artistes bien sentis laisse de cette chaleur humaine dans toutes les mémoires. Chaleureuse est Linda Bougherara, regard clair et béret étrange, ponctué d’une sorte de bijou argenté, veste en velours un peu russe, chevelure aux tons auburn, la tête bien mise, agrémentée de boucles insolites. Linda se raconte, le cou orné d’un collier qui la serre de près. La magie opère, le regard va loin dans le passé.
Je regarde dans ses yeux, je lis ses grains de beauté et me fascine de ses sourcils fabuleux. Elle semble être née d’une légende aurèsienne. Venu de temps lointains, son histoire riche en événements, ce sacré bout de femme raconte son art et son parcours dans une emphase sincère, fondamentalement sincère, ancrée dans l’échange avec Rekia, la tante maternelle qui manie la teinture du tissu dans un savoir-faire immémorial. L’alchimie de la rencontre prend des tours épicés, colorés et foncièrement humains. Magie des mots, magie des sens et magie d’une enfance passée à découvrir le père, un véritable chaoui, entêté efficace, croyant en l’humanité, bon vivant, danseur émérite de tango. Le père, né un jour de 1918, déjà moderne dans les années 1950, voulant dans une naïveté pas possible découvrir, connaître la belle Khalida, finira malgré tout par se marier avec cet amour de toujours…
En 1986, Linda, fille de Khalida la belle Bougiotte épouse de Mohamed le chaoui, intègre l’Ecole des beaux-arts d’Alger, hors des sentiers battus d’une famille qui refuse cet acte, mais conforté par un père aimant et compréhensif, qui l’encourage avec des livres d’art et qui «comprend» cette incursion dans le monde des arts. Elle entre en peinture comme on entre en grâce, avec un viatique nommé Kateb Yacine, un autre appelé, Issiakhem, qu’elle connaîtra personnellement, contre vents et marées, qui la rassurent sur l’art, lui montrent en fait que cela est possible, que tous les sacrifices valent le détour, que la précarité si elle est un choix, n’est pas une catastrophe. Elle se plaît dans cette vie de bohème mi-figue, mi-raisin.
Mais le destin la rattrape : une mauvaise rencontre avec un provocateur notoire, le récit devient acide, la bouche se crispe, l’exclusion arrive dans la phrase, elle en parle comme d’une blessure indélébile. Linda Bougherara, artiste en plein envol, vivra très mal cette exclusion des Beaux-arts. Personne n’y pourra rien, elle ronge son frein ici-bas, le père disparaît, elle a 19 ans. Elle part en France, vivote, fait des pochettes de disques, et quelques décors, côtoie, Gnawa Diffusion, l’ONB, Souâd Massi ou Elho, maisi se fatigue très vite de cet aréopage qui a pris la grosse tête. Elle préfère de loin des artistes et écrivains flamboyants qui aiment son art, qui restent sincères et lui donnent l’affection et la reconnaissance. Faut-il rappeler qu’elle se fera toujours chauffer le cœur à travers le texte ? Il est cash, livré avec plaisir, elle lit, s’abreuve, lape les mots là où ils se trouvent, écrit des aphorismes, prend des phrases, note soigneusement des mots, les uns après les autres, va dans des lieux d’écriture, se délecte de toutes les lectures.
Elle n’aime pas ses écritures, mais inscrit les stigmates sur ses propres lectures, fait des livres d’art, des livres immenses, colorés, uniques qu’elle ouvre comme le fait le scribe d’Égypte ou de l’ancienne Baghdad. Elle fait tout un rituel, embaume les mots dans un drapé de délices en aquarelles. Ses livres sont libres, uniques, géants, ou tout petits, de temps à autre ils sont de taille moyenne, quelques fois ils sont minuscules, embellis de cuir, s’ouvrent en accordéon ou se lisent page par page. Linda la belle, aux grains de beauté fatals, peint comme elle respire, parle comme elle respire, elle rend hommage aux proches qui l’ont soutenue, façonnée d’une certaine manière, Maurice Szafran ou Lionel Guibot, ou alors même le musicien de talent Antoine Illouz, sa sœur Claire Illouz avec qui elle maniera l’aquatinte et réalisera des gravures pour Es-Salem, un livre commun réalisé en 2003 et illustré par Linda autour de ce poète du XIe siècle, Ibn-Laâbana. Elle fera ses «Voyages intérieurs » en 2008 en Allemagne, une très belle exposition.
La consécration arrivera sans nul doute dans quelques semaines, avec quelques bons livres qu’elle exposera sur des textes de plein de poètes, écrivains, et artistes illustres, qu’elle mettra dans ses écrins magiques… en compagnie de la galeriste Michelle Broutta rue des Bérets dans le 15e arrondissement. Ce sera donc du 4 février au 10 mars 2009 avec des livres uniques en volets, peints avec plaisir par Linda Bougherara, une artiste fascinante, qui possède plusieurs volets à son art, et c’était le moins que l’on puisse dire.
Source: Le Jeune Indépendant