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1er novembre 1954

1er novembre 2014 : A l’épreuve de la souveraineté par Mansour Abrous

Un an de festivités pour commémorer le 60e anniversaire du déclenchement de la Lutte de Libération Nationale. Vous en devinez le contenu : rencontres grandioses, discours patriotiques, décorations à tout va, ravalement du discours nationaliste désuet qui ne résiste pas au temps, dépôt rituel et sans conviction de gerbes de fleurs au pied des monuments aux morts, ânonnement des supposées « recommandations » du président, congratulations sans fin, promesses épuisées, débauche de légitimité et de légitimation. L’ivresse des « décideurs » est d’affirmer qu’ils sont encore aux commandes, régisseurs d’une Algérie accablée de leur gestion.

Pour ma part, je questionne cette souveraineté chèrement acquise, dans l’espace culturel national.

Souveraineté culturelle 

La vulnérabilité du projet culturel national actuel n’est plus à démontrer. Les relations avec les acteurs culturels, la place du secteur culturel indépendant dans le projet culturel, garanties pour le consolider, et influer sur son devenir, sont absentes. La vulnérabilité est aussi dans l’absence d’une proactivité stratégique, le projet culturel « officiel » étant progressivement étouffé par les ambitions et les puissances culturelles sud-européennes et la puissance financière moyen-orientale (1). L’Algérie a donc besoin d’une redéfinition de son projet culturel. L’idée est de passer d’un projet culturel basé sur la rente, à un projet culturel fondé sur la productivité, l’innovation, l’économie du savoir. La définition du périmètre de l’action institutionnelle, doit s’accompagner d’un processus de gouvernance démocratique et d’une pédagogie d’accompagnement de ce processus. Cette stratégie ambitieuse, structurée et cohérente, doit mettre à profit les ressources internes (humaines, logistiques, financières) du Pays. Le défi d’intégrer les ressources humaines pour penser, animer, piloter, évaluer le projet culturel est une garantie de sa solvabilité et de sa pérennité.

Notre Pays doit impérativement s’affranchir de la « coopération technique ». Avec l’embellie financière, l’Algérie tend à se transformer en « open space ». Il sombre dans la culture de « l’appel d’offre », une politique d’importation d’ingénierie et de compétences, dont la pertinence reste à démontrer. C’est le seul rapport « éclairé » des « décideurs » au projet social de l’Algérie. Au-delà du coût financier de ces partenariats, il y a le coût social et psychologique administré aux élites nationales, transformés en coopérants techniques dans leur pays. Aurions-nous la mémoire courte et oublié ces cohortes de « cadres » du monde arabe qui ont fabriqué cette école sinistrée, sur-idéologisée religieusement, que les pédagogues algériens essaient aujourd’hui d’humaniser et de réanimer.

Manifeste artistique ou abandon stratégique

Nos institutions de formation artistique sont fragiles, la politique de formation est dépassée et les enjeux sont dans la définition et l’écriture d’une nouvelle politique de formation artistique. Il y a eu certes une situation de rattrapage quant au nombre d’institutions de formation crées, mais paradoxalement il y a moins d’étudiants et est émoussée l’attractivité de la formation artistique. Les établissements de formation artistique délivrent des diplômes qui ont peu de valeur professionnelle. Le dispositif national d’enseignement artistique risque aussi d’être fragilisé par l’émergence de formations « clé en mains ». Celles-ci procurent aux étudiants des diplômes reconnus à l’étranger et connaissant l’attractivité des jeunes diplômés pour l’Europe, nous serions confrontés à des générations de diplômés qui s’expatrieraient. Une perte sèche pour les ressources humaines du Pays, déjà faibles, désorganisées, mal utilisées.

Je pensais l’Algérie souveraine en matière de formation artistique. Je suis plus perplexe en évoquant le lancement de la classe déconcentrée de l’École supérieure d’art du Nord-Pas de Calais Dunkerque-Tourcoing à Annaba. Cette classe permet aux étudiants en art algériens de compléter leur formation par la préparation et l’obtention, sur le territoire algérien et sous le contrôle académique d’une école supérieure d’art française, du Diplôme National d’Arts Plastiques français (DNAP). Ce diplôme est doublé de l’attribution d’un certificat algéro-français « Art communication et industrie », grâce à un complément de formation dispensé par la Chambre de commerce et d’industrie de Annaba. Cette convention a été signée, en plus de la partie française, par le maire d’Annaba et le directeur de la Culture de la Wilaya de Annaba, représentant du ministère de la Culture algérien. Et pourtant, je pensais que nous avions qu’un seul enseignement, étatique, des arts en Algérie. Est-ce le début de la privatisation en partie de cet enseignement ? Aux responsables du ministère de la Culture de nous donner leur point de vue. A ce rythme-là, nous aurons une formation artistique à deux vitesses, sur le plan financier et sur le plan de la reconnaissance des diplômes et des débouchés. Ces formations privées ou ces classes déconcentrées sont une menace pour la formation des futures ressources humaines nationales, elles joueront le rôle « d’aspirateur » des compétences, en plus de déséquilibrer le principe d’accès à la formation artistique. Le système de formation national se fissure, se détricote, j’ignore s’il y a une volonté, ce que je ne crois pas, j’opte pour la non-maîtrise de la situation, de le remplacer progressivement par des partenariats avec des établissements d’enseignement français ou autres. C’est certes une aubaine pour le dispositif d’enseignement français (2), mais un sinistre pour le dispositif national.

Pour l’heure, ce mois de novembre, mois de la souveraineté nationale, deux étudiants algériens bénéficieront de la Bourse Eugène Fromentin. Ils séjourneront en France (3), participeront à un atelier et une publication de leurs travaux (4) sera réalisée.

J’ai en tête la déclaration, en mai 2013, du comité des étudiants de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts d’Alger, profitant de la commémoration de la Journée du 19 mai 1956, pour dire « qu’ils sont l’avenir du pays » : « Nous souhaitons commémorer cette Date et Cette Action, par l’organisation d’un événement, dont le thème est L’art et La liberté, 50 ans Après. Parce que Nous sommes l’avenir de ce pays, Et que nous avons envers nos pères, le devoir de préserver leur mémoire (…) par l’action, déterminée, engagée, convaincue de défendre cette Algérie que nous aimons tant (…) Il s’agit pour nous de saisir les opportunités d’une coopération plus poussée avec les autres écoles et universités d’Alger, au profit du progrès artistique et culturel ».

Souveraineté des actes citoyens

La communauté des artistes est souvent estomaquée par la vulnérabilité des promesses. Elle manifeste régulièrement sa volonté d’être associée à « la réflexion », à « la conception », à « la décision » de ce qui relève du projet culturel national. Elle se fait un devoir de porter l’art algérien au-delà de nos frontières, de coûter peu à l’Algérie quand les différentes mafias se délectent de la manne financière nationale. 

Alors, il reste l’indignation. Pourquoi s’indigner ? Ne l’a déjà-t-on pas fait individuellement et collectivement ? Peut-être pas assez, pas toujours, chaque fois que les « décideurs », en broyeur des mobilisations citoyennes, et en nettoyeur d’espérance, ont failli à leurs missions, détourné l’intérêt général, cédé à la facilité et aux oukases d’un pouvoir qui régente l’espace public, nous tolère dans ce pays qui est le nôtre, vérifie « notre attachement au pays ». Aux « décideurs » de s’indigner, devant leur incapacité à gérer une parole publique, un engagement administratif, une promesse ; de s’indigner de trahir les concertations et d’invalider les promesses en ne leur confiant aucune postérité. 

Je ne veux ni insulter l’avenir, ni compromettre la bonne foi des uns et des autres. Il y avait, de longue date, une rupture de confiance entre les acteurs culturels et l’instance « maître d’œuvre » du projet culturel « officiel ». Sans rapport de confiance, nous continuerons l’errance d’un demi-siècle (déjà) de rapports contondants et affligeants entre les pouvoirs publics et les Hommes de Culture. 

Délégation de service public

Le 1er septembre, le directeur de l’institut français d’Oran envoie un message à la communauté artistique algérienne, lui signifiant sa « fin de mission en Algérie » et l’émotion de quitter Oran « après 5 années très riches en évènements artistiques et projets partagés ». Je vous fais un aveu : pour moi, il avait pris congé, au mois d’avril, après avoir censuré l’exposition « Picturie générale II », anticipant la soi-disante réaction d’un public algérien, prude, forcément choqué par le travail de Bencheikh El Fegoun Maya. En mai, le directeur de l’institut français d’Oran (5), livre le bilan de son action pour la promotion de l’art contemporain « Nous voulons surprendre le public pour lui signifier que là aussi c’est possible de faire des choses et parce que la ville a un potentiel incroyable, mais qui n’est pas souvent exploité ». C’est fait, les artistes censurés ont été surpris !

Cette interdiction est en soi préjudiciable pour l’image d’un institut culturel. La censure exercée est indécente, mais cet événement devrait servir de leçon aux autorités culturelles nationales et locales qui « délèguent » aux instituts culturels étrangers l’action culturelle locale. Que cela soit dit : nous avons besoin de ces instituts culturels étrangers dans notre Pays. Les instituts culturels étrangers, particulièrement espagnol, français, italien, accueillent tout au long de l’année les artistes algériens et leur production. Les artistes jouissent dans ces instituts de conditions d’accueil, d’exposition, de communication, de présence de public, optimales. Il n’est pas dévolu aux instituts culturels étrangers de se substituer à la puissance publique nationale ; mais grâce à leur politique et leur action culturelle ambitieuse, ils sollicitent les artistes et souvent répondent aux besoins de la communauté artistique. 

Pour revenir à l’exemple d’Oran, un constat accablant de son projet culturel (6) « Le Nouvel-Oran, qui « croît » à l’est de la wilaya, souffre d’un manque cruel d’infrastructures culturelles. En effet, dans les nouveaux quartiers de la ville, on aura beau chercher de fond au comble, on ne décèlera nulle trace du moindre cinéma de quartier, ni du moindre théâtre. La culture est quasi-inexistante (…) même au cœur d’Oran, là où sont érigés les quartiers dits « chics », la culture est quasi-absente », renforce cette idée d’abandon de la culture par les autorités municipales et la mainmise grandissante des instituts culturels étrangers sur l’action culturelle locale, en offrant de la logistique, des moyens, de la ressource et de la compétence à la communauté culturelle locale. Après avoir été des lieux de diffusion, les instituts culturels étrangers prennent en charge la création et sortent de leurs murs pour mener des opérations partenariales avec les collectivités locales et le tissu culturel de proximité. Pendant ce temps, le service public national de la culture est amorphe, en manque de réactivité.

Mémoires d’une censure

Au mois de juin, un service de la wilaya d’Alger interdit une manifestation culturelle dédiée à Matoub Lounès, le poète assassiné. Matoub Lounès doit demeurer un proscrit dans son pays. A la mi-août, un communiqué du président de la République, lu à l’ouverture du Festival de Djemila par son conseiller spécial, « salue le rôle de la création artistique dans l’ouverture des perspectives de coexistence pacifique », ajoutant « Les Hommes de l’art ont été, de tout temps, et demeurent la conscience vive et la meilleure expression de l’émotion des peuples, de leurs douleurs et espérances ». Je vous laisse apprécier ces phrases, à quelques encablures de Ghardaïa et après le refus d’accorder une salle à l’association Matoub Lounès pour commémorer l’anniversaire du barde kabyle. D’ailleurs, les artistes sont la propriété du pouvoir. Le 29 juin, l’artiste peintre Bouzid Mohamed est inhumé au cimetière d’El Allia (Alger) sur instruction de la présidence de la République. La famille avait prévu que l’enterrement se fasse à Lakhdaria. Le 16 avril, le wali de Béjaïa décide d’une façon autoritaire d’inaugurer un buste en bronze de Saïd Mekbel et la placette de la liberté de la presse, en l’associant aux festivités de la célébration du Youm el Ilm. La société civile boycotte la cérémonie en s’insurgeant contre « La récupération de la mémoire de Saïd Mekbel ». « Son » inauguration se fera, le 3 mai, à l’occasion de la Journée internationale de la presse.

La souveraineté de l’argent

Le projet de loi des finances 2015 prévoit un budget de fonctionnement du ministère de la Culture de 26 milliards de dinars (25.789.795.000 dinars), soit 0,518% du budget de fonctionnement de l’Etat. Il est classé, en importance du budget alloué, au 17e rang sur 32 départements ministériels. En valeur absolue, le budget 2015 de la Culture augmente de 2,20% par rapport à 2014. Par contre, rapporté au budget de fonctionnement de l’Etat, le budget 2015 de la Culture perd 0,02% par rapport au budget 2014. Sur une dizaine d’années (2003-2013), le budget de la Culture a progressé de 429,03%, à l’exception d’épisodes régressifs du budget en 2005, 2006 et 2012 (7).

L’ensemble des subventions exceptionnelles (Alger Capitale de la culture arabe, Festival panafricain, Tlemcen capitale de la culture islamique, le cinquantenaire de l’Indépendance) créditées sur le budget de la Culture représentent : 1521,3 millions de dollars, alors que le budget global alloué au ministère de la Culture sur la période 2003-2013 est de 1799,5 millions de dinars.

Le budget du ministère de la Culture est exprimé en grandes masses financières. Un bilan analytique rendrait mieux compte de la stratégie de dépense budgétaire, de l’affectation des crédits aux projets culturels et de l’architecture réelle du projet culturel « officiel ». 

Toutefois, nous observons, alors que le budget du ministère de la Culture augmente d’année en année, que le financement des associations culturelles est de 20.000.000 de dinars (2.487.440 de dollars), soit 0,79% du budget 2014 global. Un niveau très faible de financement, ce qui indique le peu d’intérêt stratégique accordé au secteur associatif, et à l’émergence d’un projet culturel citoyen. 

En 2011, j’écrivais « L’argent pèse trop lourd sur la culture », « L’événementiel à tout va, cette sympathique absurdité, est le symbole du peu de culture et du peu de conviction et d’ambition pour l’Algérie (…) Il y aurait intérêt, bien évidemment, aux projets-événements, s’ils ne dévoyaient pas les fonds financiers et à moyens constants, dégraissaient les subsides des autres actions culturelles et institutions. Il y aurait intérêt à l’événementiel, s’il était réalisé en régie directe, n’important pas une ingénierie, un concepteur, un producteur, une logistique externalisée, s’il était porté par les corps de métiers du pays que l’on aurait bien formés depuis des années, que l’on faisait confiance aux intelligences et aux savoir-faire « indigènes », s’ils n’étaient pas « patronnés » par des prestataires occidentaux et orientaux, courtisés au seul intérêt de montrer que l’Algérie est attractive et fréquentable ». 

Panne de conscience 

Je retiens deux phrases d’un dossier consacré à la question du marché de l’art (El Watan, 22 août) : « Au ministère (de la Culture), l’acquisition des œuvres d’art d’artistes algériens est automatique », « Chaque année il y a un quota commandé aux artistes du secteur public et du privé. Ce qui est dommage, c’est le fait que ces acquisitions ne vont pas forcément dans nos musées ou galeries, mais elles se transforment souvent en cadeaux offerts à des individus peu recommandables ! ». Quatre jours auparavant, des artistes réagissaient fortement, sur les réseaux sociaux, en découvrant l’exposition « Genèse d’une collection » au Musée national public d’art moderne et contemporain d’Alger. « Stupeur » est le mot qui revient dans leurs échanges. L’institution présente l’exposition en ces termes : « Le MAMA expose pour la 1ère fois ses propres collections constituées d’acquisitions faites d’achats, de nombreuses donations et de prestigieux dépôts ». Les artistes sont indignés car l’institution a toujours soutenu l’idée qu’elle n’avait pas les moyens d’acquérir des œuvres. La collaboratrice du directeur du MaMa a une autre version, affirmant que les œuvres exposées appartiennent en partie au Musée des beaux-arts d’Alger. Cette situation opaque crée de la confusion, de l’amertume, et les artistes se sentent une nouvelle fois floués, affectés par le fonctionnement des institutions.

Patrimoine aux enchères

Le 17 juin 2013, l’Hôtel Drouot (Paris) procède à une vente des œuvres de Abdelkader Guermaz. Le 20 juin 2013, Christie’s organise à Paris la vente d’une « importante collection privée d’art Orientaliste ». L’œuvre de Mohamed Racim est estimée entre 10.000€ et 15.000€. Les œuvres de NasrEddine Etienne Dinet sont estimées entre 4000€ et 800.000€. Pour mémoire, le 6 septembre 2012, la maison de vente de l’Hôtel Drouot communique ses résultats du 1er semestre 2012. Parmi les enchères réalisées « 107 enchères ont été supérieures à 150.000€, telle que l’huile sur toile Trois jeunes filles dans l’oued de Etienne Dinet ». La presse algérienne se questionne et condamne l’attitude des autorités algériennes qui auraient pu « les acheter pour les mettre dans les musées en Algérie ? ».

Mendicité

L’Algérie officielle se vante quotidiennement d’une réserve en devises astronomique, alors que les besoins primaires des citoyens en matière de logement, de santé et d’éducation ne sont pas assurés. Partant de cette richesse vantée et étalée par tous les « décideurs » à longueur d’articles de presse ou d’interviews, je suis stupéfait d’apprendre que l’Association des Musées méconnus de la Méditerranée (AMMed) va faire bénéficier le Musée national des beaux-arts d’Alger « d’une action visant sa promotion ». Cette promotion comprend « la réalisation d’un documentaire en partenariat avec la chaîne Arte (avec autorisations de diffusion pour les chaines locales), la création d’un site Internet avec visite virtuelle en numérisant toutes les pièces muséales, et la publication d’un livre d’art présentant les œuvres du musée et retraçant son histoire ». L’Algérie a-t-elle besoin de ce niveau d’intervention, pour ne pas dire de charité ? Serions-nous à ce point exsangue en capacités d’intervention pour que le musée des beaux-arts d’Alger s’affiche sur une telle indigence partenariale.

Tolérance en désordre

Le caricaturiste de la Voix de l’Oranie, Djamel Ghanem, poursuivi en justice pour « abus de confiance », « accès frauduleux dans un système de traitement automatisé de données » et « outrage au président de la République », est sous contrôle judiciaire depuis le 14 novembre 2013. S’exprimant sur « la liberté d’expression et celle des journalistes à exercer leur métier en Algérie », il répond « C’est une question que vous devriez poser aux journalistes qui ont préféré l’exil. J’avoue que le journalisme est le métier de toutes les difficultés, mais jusqu’à être poursuivi en justice par son propre directeur pour une caricature incomplète et non publiée, c’est du jamais vu ! ». Il proclame son droit à s’exprimer librement « sans que je sois inquiété par rapport à mes idées et mon art ». Il est condamné à une peine de 18 mois de prison et 30.000 dinars d’amende. Une pétition nationale et une campagne de mobilisation sont lancées pour l’innocenter. Il subit une agression, condamnée par la Ligue Algérienne pour la Défense des Droits de l’Homme.

L’espace des publics, lieux de fabrique de souveraineté

Ces jours-ci, se déroule l’action Djart’14, qui a pour mot d’ordre « Investir l’espace ! Et lui insuffler une nouvelle âme ». Les organisateurs préméditent « un bouillonnement artistique », mais espèrent des messages citoyens « engagés, qui seront sous forme de stickers collés dans les rues d’Alger. Les messages doivent rentrer dans les thématiques de citoyenneté, mobilité, d’espace public et de mémoire collective ». C’est l’idée d’attentat visuel dans l’espace public, qu’appelait de ses vœux Yasser Ameur pour qui « La vraie place des artistes est dans la rue ».

D’autres voix d’artistes s’élèvent pour dire l’injustice, créer de la solidarité, investir la rue dans une relation physique avec les citoyens. En mars 2014, le mouvement « La Voix des Artistes » affiche son objet d’existence « La Voix des Artistes est un mouvement qui se veut rassembleur de toutes celles et de tous ceux qui se sentent une âme d’artiste (…) nous œuvrons pour libérer les souffles, libérer la parole (…) aiguiser les consciences positives (…) La Voix des Artistes dénonce avec rigueur ceux qui prônent le retour des « chasseurs de lumières ». Il initie des actions dans l’espace commun pour dire « non au rapt d’un pays ». Il imagine une feuille de route pour l’artiste « Un artiste libre et juste, un artiste authentique ne peut pas être neutre, ne peut pas se situer en marge du quotidien et de la vie de son pays et de ses concitoyens. Ce sont leurs réalités qui l’inspirent et qui forgent son expérience et son expression. C’est pourquoi il est « dedans » quoi qu’il fasse, quel que soit son attitude, il ne peut pas dire « Je ne sais pas », « Je n’ai rien vu » ou « Cela ne me concerne pas ».

Au mois d’avril, le Collectif pour la Liberté de l’Action Culturelle et Citoyenne (CLACC) organise un spectacle de rue et vise par ces actions « à se réapproprier l’espace public et à mettre l’art à la portée de tous, en le mettant sous toutes ses formes, directement dans la rue ». Son fondateur du Collectif déclare : « C’est par la culture que l’on peut faire changer les choses » : « la culture est plus efficace que la politique dans les messages qu’elle délivre. Aujourd’hui, les jeunes connaissent par cœur les paroles des chansons de groupes engagés…!».

Dans le même esprit, le groupe « Fakak’Art » naît le 21 avril, suite à un appel du caricaturiste Labter Amine « J’appelle tous mes contacts qui ont des idées de projets artistiques (art plastique, dessins, sculpture, musique, poésie, vidéo…) s’inscrivant contre la mascarade du système qui perdure depuis 62, à prendre contact avec moi, en vue d’une rencontre pour la création d’une cellule artistique ».

Au cours d’un sit-in, à Alger, des associations culturelles (8), appellent les candidats à la présidence à « se pencher de façon efficiente sur les multiples problèmes que rencontrent les artistes toutes catégories confondues (…) et à respecter la liberté et la création artistique ». Elles demandent aux pouvoirs publics à « hisser l’action culturelle et à valoriser les atouts culturels de l’Algérie ». Pour toute réponse, il y a une sur utilisation des espaces culturels par les candidats pour mener campagne (9), et un détournement d’usage de la galerie d’art Racim, transformée en showroom du président candidat.

Le récit fondateur de la souveraineté

Les artistes parcourent l’histoire, s’entretiennent avec la mémoire. Des quelques expositions visitées cette année, je note ces morsures de la souveraineté. Mustapha Sedjal butine sans relâche dans les images, les récits, les slogans, les essais, dans l’histoire, pour polliniser la mémoire. Un artiste butineur qui contribue à la myéliniser. Dans l’histoire officielle, il y a une permanence de la fausse route alimentaire. L’artiste crée le reflexe nauséeux, le haut le cœur, salutaire, et le destin reprend sa route. De ce « chaos bordélique » naît la maison close du souvenir qui suinte et tamise par ces pores le passé pour « l’ivraie » l’avenir.

Dans l’œuvre de Zouhir Boudjema, le blanc est la couleur de l’oubli. Il prépare minutieusement sa toile, il griffe méticuleusement le support, il dépose de la filasse, il élimine les fissures, les béances, il colmate rigoureusement les fuites de la mémoire. Il orchestre le naufrage des colères, purge son vécu et efface la douleur de sa propre histoire. Zouhir craint la mémoire. Elle l’incite à toujours plus de vigilance. Elle le met au défi de la réminiscence. Elle dévaste son droit au bonheur. Elle parcourt son audace et fait chanceler l’avenir. Son œuvre n’est pas marketing, elle est la leçon inaugurale de l’insoumission aux codes établis.

J’ai visité les « Femmes algériennes » de Mustapha Boutadjine, ces insurgées mises à l’abri du temps et des profanateurs irrespectueux de la mémoire et j’ai touché aussi du doigt « L’homotrace » de Kamel Yahiaoui, cette empreinte fossile, solaire et ventilée, malaxée par des mains de vie, des mains de besogneux de l’existence, qu’une fracturation hydraulique condamnerait à une double peine du sol.

Entretenir la mémoire

Au mois d’avril 2014, la plasticienne Smahi Samia, membre du conseil d’administration de l’association Algebel, participe à la réalisation de la plaque commémorative des mineurs Algériens morts le 8 août 1956 dans l’accident de la mine du Bois du Cazier (Belgique). Cette plaque est découverte sur « Le mur de la mémoire » le 1er avril 2014 au musée en présence des autorités belges, des anciens mineurs algériens et de présidents des associations algériennes en Belgique. « Seules les trois victimes algériennes semble avoir été oubliées sur « Le mur de la mémoire », mais plus maintenant ! ».

Performance du vide

Ce mois de septembre, le ministre de la Communication annonce la création d’une agence qui se chargera de la promotion de l’image du pays. Il estime que « tout n’est pas noir en Algérie » et il appelle à « instaurer la culture du mérite et la culture de l’optimisme ». Ce ministre a du se tromper d’interlocuteurs. Je lui conseille de s’adresser, au cours d’un conseil des ministres, à ses pairs, pour leur dire qu’ils ont abîmé l’image du pays, foulé aux pieds le mérite et pour l’optimisme qu’il en parle aux jeunes qui s’embarquent, pour mourir, dans des chaloupes de fortune.

« A vous qui êtes appelés à nous juger », les artistes promettent de redoubler de présence et de vigilance.

Mansour Abrous
1er Novembre 2014

 

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Notes

1- Déclaration du fondateur de Barjeel Art Foundation de Sharjah, Sooud Al Qassemi : « En matière artistique, l’Algérie a beaucoup de choses à offrir. Les Algériens doivent se diriger vers les pays du Golfe devenus ces derniers temps un grand marché d’art ». Il lance un appel aux artistes algériens pour qu’ils participent aux expositions que Barjeel organise « Nous voulons recevoir les œuvres des artistes algériens sans passer par l’Europe. Il faut ouvrir un pont direct entre l’Algérie et les Emirats » (Conférence-Networking « Fikra Conférence – « Thème Optimisme, clé du progrès et de la réussite », 8-9 février 2014, Hôtel Aurassi, Alger).

2- Le premier ministre français adresse, le 5 février 2014, un courrier au président de l’école supérieure d’art du Nord-Pas-de-Calais, où il l’invite « à poursuivre cette démarche, qui s’inscrit pleinement dans le cadre de la politique du Gouvernement en faveur du renforcement de la coopération entre la France et l’Algérie ».

3- Les étudiants règlent leurs billets d’avion et frais de visa. L’école prend en charge les frais d’hébergement, le trajet en train et accorde des per diem aux étudiants.

4- Prise en charge par la maison d’édition de l’école d’art.

5- Je tiens à souligner qu’il m’avait réservé le meilleur accueil lors de mon passage à Oran en février 2014.

6- Article « Oran, dépôt de bilan pour la culture » (El Watan 15 mai 2014).

7- Le budget 2012 a été compensé par une subvention exceptionnelle de 561,3 de dollars pour le Cinquantenaire de l’indépendance.

8- El Djahidiya, El Kalima, Nawafedh Takafia.

9- « Le mot « culture » est omniprésent dans cette campagne électorale. Voyez par vous-mêmes : après avoir été chassé de Béjaïa par les manifestants qui ont encerclé la maison de la Culture Taos Amrouche, le directeur de campagne de Bouteflika, Abdelmalek Sellal, a réussi à tenir son meeting à Tizi-Ouzou, plus précisément, à la maison de la Culture Mouloud Mammeri que dirige un autre membre du staff du président sortant. Ali Benflis organise son rassemblement de In Salah dans la modeste maison de Culture de la ville, tandis que Ali Faouzi Rebaïne écume les centres culturels des villes de l’intérieur. Pendant ce temps, le nom de Abdelkader Alloula surgit au milieu du brouhaha politique, mais détrompez-vous, il s’agit simplement d’un meeting tenu par Louisa Hanoune dans la maison de Culture qui porte le nom du dramaturge assassiné » (Sarah Haidar, Algérienews.info, 7 avril).

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