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2ème partie : Il y a 15 ans, préparation de l’Année de l’Algérie en France

Les enjeux et le dispositif organisationnel :

La décision d’organiser en 2003 une « Année de l’Algérie en France » a été prise par les deux chefs d’État, français et algérien, lors de la visite de ce dernier en France en 2000. Le comité national et le commissariat général chargés de l’organisation de « L’Année de l’Algérie en France » ont été créés par décret présidentiel en date du 23 janvier 2001. Ils ont élu domicile à la villa Pouillon, à Alger. Un comité mixte d’organisation est créé, il se réunit alternativement en Algérie et en France, la première réunion a lieu le 10 avril 2001.

Le 10 février 2002, l’ex-président du commissariat de l’Année de l’Algérie en France, ancien militaire reconverti dans l’organisation de manifestations culturelles, présente son bilan et commente son limogeage : « Je suis un homme de culture et non un politique ». Concernant l’embauche d’enfants de hauts responsables au commissariat général, dont il lui est fait le reproche « Si c’est le cas, aucune loi ni morale n’interdisent qu’on recrute des proches de commis de l’État qui ont eux aussi droit à un poste de travail ». Il confirme une subvention de l’État, pour l’exercice de l’année 2001, versée en deux tranches au commissariat général, de l’ordre de 190 millions de dinars. Pour 2002, 875 millions de dinars sont consacrés à la préparation de la saison algérienne en France, dont 700 millions de dinars pour financer la production artistique. Il évoque « des virements effectués en direction de la France », de l’ordre de 50 millions de dinars.

Le 15 avril, conférence de presse, à Alger, du nouveau président du commissariat de l’Année de l’Algérie en France, il dément les rumeurs de son annulation et présente le programme de la manifestation. C’est un document destiné à la presse, qui fait état des différents projets retenus dans toutes les disciplines (théâtre, danse, audiovisuel, arts plastiques, édition, patrimoine), et les sites où seront accueillies les différentes représentations et manifestations. Il précise le budget affecté par l’État, pour l’organisation de l’Année de l’Algérie en France, soit 90 milliards de centimes. Ce chiffre est contredit par un cadre du ministère des Finances, chargé du suivi financier de l’opération, qui avance le chiffre de 106 milliards : « En ma qualité de haut fonctionnaire du ministère des Finances, je confirme ce chiffre, qui est l’exact budget que le gouvernement a alloué à l’Année de l’Algérie en France » (Le Quotidien d’Oran 16 avril). Le président du commissariat de l’Année de l’Algérie en France relate l’optimisme ambiant, d’être « prêts à la date prévue », de « montrer les facettes multiples de la richesse culturelle de l’Algérie » et « redynamiser un champ culturel national délabré ».

Pour la partie française, Hervé Bourges est président du comité français d’organisation, Françoise Allaire est commissaire générale de l’Année de l’Algérie en France, Evelyne Artaud, critique d’art, est en charge de la promotion des artistes peintres algériens en France et l’Association française d’action artistique (AFAA) est l’opérateur principal de la manifestation.

Le premier article consacré à l’Année de l’Algérie en France par le journal Horizons (9 janvier) annonce sa préparation « sous de bons auspices ». Le journaliste croit deviner « une ère nouvelle favorable au développement, à la dynamisation du fait culturel ». Il suppute une rupture avec l’époque du règne de « l’inculture et de l’intolérance ». El Moudjahid (16 avril) met l’accent sur « la dimension populaire » et l’engagement des « mécènes et (des) hommes de culture ».

L’Algérie mise sur la France pour opérer « une remobilisation de tous les secteurs culturels algériens » et organiser « une formidable mobilisation intellectuelle autour de l’Algérie » (Paris 20 juin). Françoise Allaire, commissaire de l’Année de l’Algérie pour la partie française, exprime dans une interview (El Watan 10 mars) les enjeux de l’Année de l’Algérie : « l’occasion de poursuivre une évolution du regard qu’elle [la France] porte sur l’Algérie et sur la communauté algérienne en France qui a commencé, il y a quelques années », d’aider l’Algérie à « reconstruire son tissu culturel » et former les Algériens « dans tous les métiers de la culture ». Elle aborde la question du financement des différentes manifestations : « La règle générale est que le pays invité finance sa production artistique, le coût des voyages, du transport des œuvres et les assurances. C’est lui qui définit l’image qu’il veut donner. Mais cette règle ne va pas s’appliquer telle quelle pour l’Année de l’Algérie ». Pour rappel, Dominique Wallon, le 1er commissaire français de la manifestation, démissionne en décembre 2001, pour protester contre l’insuffisance du budget alloué par la France. Dès le mois de mars 2002, Hervé Bourges, en visite à Alger, fait part de deux cents projets labellisés et de trois cents projets à l’étude (1). Un journaliste commente, en comparaison du document fourni par le commissariat français, « le flou qui caractérise le traitement algérien du dossier ».

Les autorités algériennes et françaises n’ignoraient pas les crispations politiques que créerait une telle manifestation ; toutefois elles sont surprises par l’ampleur de la polémique et la grandeur de la contestation. Ni la France, encore moins l’Algérie, ne se donnaient comme objectif la promotion de la culture algérienne : « Comment cela serait-il possible (…) avec de vieux apparatchiks de la culture nationale ? ». L’Algérie s’est dispensée une prestation de service à savoir « capitaliser des dividendes politiques d’une opération publicitaire planétaire dont le cœur est Paris, un des grands centres internationaux de l’Image ».

El Moudjahid, dans son édition du 27 juin, opte pour une « Année de l’Algérie en France » qui permettra de « mieux faire connaître l’Algérie en France et (…) d’en corriger l’image quelque peu déformée ». « 1000 projets, 100 manifestations dans 150 villes françaises » annonce t’il béatement, pour « mieux conjuguer les cultures et conjurer les appréhensions, les malentendus qui se sont accumulées avec tumultes et souvent avec passions depuis quelques décennies ». El Watan (22 juin) prend faits et causes pour l’Année de l’Algérie, l’événement « majeur », « ce grand feu d’artifice culturel ». Dans son édition du 13 novembre, il plaide, sous la signature de Belkacem Mostefaoui, pour son organisation, « un vrai pari humaniste », un pari à l’encontre de l’espace médiatique français, « prisme déformant et réducteur de la réalité algérienne ». « Djazaïr 2003 » est revendiqué afin de poser « la plus grande pluralité d’opinions et de talents, des mots et des images sur cette magnifique et tragique nouvelle société algérienne ». Le président du commissariat algérien insiste (El Watan 23 décembre) sur la contribution « au renouveau culturel dans notre pays en permettant à des centaines d’artistes et de techniciens de l’art de se confronter à un univers d’excellence culturelle, d’apprendre, de s’exprimer et de transmettre ».

Jeudi 20 juin 2012, à Paris, dans une conférence de presse, Hervé Bourges énonce l’intérêt porté par la France à cette manifestation : L’Algérie est la nation qui « peut apporter le plus à la vitalité de la Francophonie dans un contexte international marqué par la mondialisation des communications et des échanges ». L’Ambassadeur de France en Algérie insiste, le 27 juin, sur la découverte et la connaissance de l’Algérie « dans ses aspects économiques mais aussi culturels, éducatifs et artistiques ». « On attend cet événement avec impatience » déclare Olivier Poivre d’Arvor (El Watan 26 août) « C’est un enjeu civilisationnel pour nous. C’est d’évacuer une forme de dette et de dire qu’on aime l’Algérie (…) Aussi, cette année culturelle algérienne sera le reflet d’un contenu culturel très important. Il s’agira de dire : c’est quoi la culture algérienne ? ».

La manifestation d’intérêt de la France pour cet évènement est contenue dans l’introduction générale de « Une Année de l’Algérie en France » : De la découverte : « découvrir à la fois le patrimoine culturel de ce pays si proche et si présent dans la société française ainsi que toute la richesse et la vigueur de la création contemporaine, en présentant les intellectuels, les créateurs et les artistes algériens qu’ils vivent et travaillent en Algérie ou en France », la mise en rappel de la période coloniale (2) et le post Indépendance : « l’Algérie s’affirme comme un protagoniste majeur de la vie culturelle (…) Le tissu culturel, sinistré, revit, malgré tout, sous la poussée des nouvelles générations ».

Il y a également la symbolique des « retrouvailles » : « Cette année sera un recommencement. Recommencement après de multiples rendez-vous manqués, de multiples malentendus et des années de silence, d’oubli ou de douleur [entre] deux pays culturellement et intellectuellement liés, qu’un affrontement fratricide a opposés et qui se sont tourné le dos » (Hervé Bourges). La commissaire de l’Année de l’Algérie pour la partie française formule une offre de service : « Faire évoluer positivement les relations franco-algériennes en s’appuyant sur les manifestations culturelles de l’Année de l’Algérie » (…) former [en Algérie] dans tous les métiers de la culture (…) coopérer avec l’Algérie dans la mesure où celle-ci a exprimé le désir d’être aidée à reconstruire son tissu culturel affecté par les événements de ces dernières années ». Dans un entretien accordé au journal Horizons (15 janvier), Evelyne Artaud, critique d’art, en charge de la promotion des artistes peintres algériens en France, dit ses objectifs : « Faire connaître l’inspiration contemporaine des peintres algériens en France », faire leur promotion « leur organiser des expositions individuelles (…) les faire connaître et de les faire découvrir dans une grande exposition collective (…) Je programme également l’édition d’un ouvrage sur la peinture algérienne ». Elle devine, présage, pour ces artistes-peintres algériens, « un accueil [en France] admiratif et enthousiaste ».

Les politiques, nombreux, donnent leur avis sur ces « retrouvailles en culture ». Le 8 novembre 2002, Dominique de Villepin présente, à la presse l’Année de l’Algérie, et rappelle « qu’elle avait su intégrer les apports successifs des civilisations berbère, romaine, chrétienne, arabe et musulmane et qu’elle s’était enrichie aussi des apports de la francophonie ». Dans un article publié dans Libération (8 janvier 2003), Bernard Stasi souhaite la bienvenue à l’Algérie. Il espère que ses compatriotes « qui n’ont, de l’Algérie, qu’une connaissance superficielle, assombrie par des préjugés, seront heureux de découvrir la richesse de la culture algérienne ». La presse française donne de la voix pour saluer cet évènement. En décembre 2003, Le Monde Diplomatique acte « la renaissance de la culture algérienne » : « Dans une Algérie où la mort et l’exil ont massivement frappé les artistes et les intellectuels, instaurant l’effroi dans la vie, s’insinuant dans les mémoires, se déployant dans les imaginaires, une nouvelle génération, avec pour seuls bagages énergie et talent, relève le défi d’une création jalouse de son indépendance ».

Mansour Abrous 
« Hydrater la mémoire, nourrir le futur »
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Notes

(1) « Les différentes manifestations seront accueillies grâce à la mobilisation de tout le tissu d’associations, d’institutions, de collectivités, de lieux d’exposition, de bibliothèques qui couvrent le territoire français. Pour le volet Expositions qui regroupe entre autres disciplines la photographie, la peinture et les produits du patrimoine, dix sites d’exposition à Paris et dix-huit en région seront investis par les initiatives avalisées par l’Année de l’Algérie » (L’Expression 25 mars 2012).

(2) « À travers les courants de pensées et les mouvements artistiques en Algérie (littérature, arts plastiques, architecture, éditeurs, écrivains et peintres de l’École d’Alger) et en France à la même époque (l’Orientalisme en peinture : « L’Algérie des peintres, de Delacroix à Renoir », Nassereddine Dinet, Fromentin) ».

(3) 1ère partie : Il y a 15 ans, préparation de l’Année de l’Algérie en France ICI

 

Djazaïr, une année de l’Algérie en France Manifestation de l’AFAA (association française d’action artistique) 2002 / source image : http://robaglia-design.com