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Adane : “Le contenu du Manifeste est clair, c’était une résurrection de l’art millénaire de notre pays par rapport à l’orientalisme de 132 ans d’indigénat !”

A l’image d’artistes musiciens, peintres, poètes et autres épigones de l’art visuel, Mustapha Adane fait partie de cette trempe de gens qui, pétris dans le moule de la culture, nourris aux sources du terroir et chevillés au patrimoine, “descendent dans les couches profondes, aspirent et font jaillir au soleil en gerbes ce qui était plat sous terre et ce qu’on ne voyait pas” (dixit Gustave Flaubert).

A 85 ans, Mustapha Adane, ce natif de la Casbah, continue grâce à une main experte, à taquiner l’art plastique dans son atelier à Bou Ismail, après avoir quitté la belle villa-atelier située au Calvaire (Kouba). Un parcours riche où, tour à tour, il est dessinateur, peintre, avant de s’essayer à la sculpture, l’art de la céramique et l’architecture d’intérieur. Il se frotte aussi à l’art graphique, plus spécialement le trait koufi, qui occupe une place de choix dans son bottin artistique. L’enfant de la cité Ibn Mezghenna poursuit un cursus artistique à Leipzig (Allemagne) où il obtient son diplôme universitaire de pédagogie artistique. Dès son retour à Alger, en 1965, il est professeur et maître assistant à l’école d’architecture et des beauxarts d’Alger, avant de devenir président de l’Union Nationale des peintres Algériens (UNAP).

Chevillé à sa passion, il s’illustre par sa maîtrise de la technique de l’émail sur cuivre et en terre cuite, une voie qui le propulse au devant de la scène. Mustapha se voit confier, par ailleurs, nombre de travaux dont la réalisation de fresques émaillées dans des établissements et institutions (Aéroport d’Alger, ANP, hôtel El Djazaïr, rampe Tafourah, etc), la création des clés d’Alger, la restauration de certains sites historiques (mosquée Sidi Boumediène, Djenan Khodjat el Kheyl, villa des Quatre-colonnes,…). Ses oeuvres bavardes, posées en fatras ou accrochées aux cimaises de son atelier, suscitent un dialogue pressant. Rien ne bouge, mais tout en même temps se meut dans le spatiotemporel de l’artiste, dont les oeuvres traduisent le symbolisme historique non sans exclure, tientil à préciser, le maraboutisme artistique. Nous relevons, cependant, ce pincement au coeur et ce suspect vague à l’âme chez Adane qui réclame la ‘’multitidentité’’ de l’Algérie dont le passé prestigieux demeure, dit-il, l’âme endolorie, méconnu de nos enfants. Dans la foulée, le plasticien octogénaire ne manque pas de s’interroger, à l’évidence, sur le devenir de certains lieux historiques qu’on a peine à déterrer pour la postérité ainsi que le cadre de vie dans lequel nous évoluons aussi bien dans nos villes que dans nos campagnes. «Un bâti habillé d’une architecture qui fait le pied de nez à l’esthétique non sans tourner le dos à notre patrimoine, dira-t-il. A l’image de la Casbah d’Alger qui va à vau-l’eau ou encore ces monuments livrés aux aléas du temps comme le palais Rahat Edday, Beyt el Mâl, et autres lieux historiques, pans de notre mémoire collective», martèle-t-il. «Je n’interprète pas le moment, je le vis à chaque instant».

Lorsque le visiteur foule votre espace, il se sent envahi par une émotion, à travers la compilation de vos oeuvres sorties des fours à émaux…

C’est l’art du feu connu du fond des âges. J’aime cette activité de transformation de la matière minérale par la chaleur, ce défi extraordinaire de la création par le feu. Il n’y a aucun hasard dans cette pratique, la renaissance est une époque où l’émail avec la peinture avait une place de choix. La plupart des visiteurs qui font un saut dans mon atelier sont étonnés de l’art du feu, une pratique assez étrange. Cet art existait depuis des siècles en Algérie surtout dans la bijouterie et la céramique de Tlemcen. Tout le secret de mon art est de savoir ordonner mes émotions que je tente de faire ressortir pour les faire sentir encore mieux.

Devrions-nous saisir par là que Adane interprète le moment ?

Plutôt, je le vis à chaque instant.

A une certaine époque de votre carrière, vous dites que vous avez souffert du jdanovisme, ce qui explique l’autocensure. Comment avezvous réagi à cette période tout en continuant à vous exprimer?

Le jdanovisme représente la pire démagogie dans l’art, toutes expressions artistiques confondues. Il sévit contre toute culture indépendante. Jdanov, peintre soviétique au service de Staline, défendait et imposait l’idéologie communiste, idéalisant celle-ci par la peinture, la sculpture, etc. Ce système a fait des émules chez tout les dictateurs de la planète, pour imposer, contrôler et sévir toute culture indépendante. L’art ne peut être soumis à aucune forme d’autorité. Quant à moi, je reste ‘’Je n’interprète pas le moment, je le vis à chaque instant’’ fidèle à ma ligne.

Les réalisations accrochées dans certains espaces publics comme à Tafourah ou au sein de certaines institutions semblent déterrer des pans occultées de notre histoire commune…

Vous répondez un peu à la question. Cette époque est révolue, le ministère de la Culture ou d’autres administrations demeurent désormais inertes dans la mise en valeur de sites par des fresques ou autres expressions artistiques qui rappellent notre patrimoine plusieurs fois milénaire.

 

 


Une Plaque emaillée (40cm x 60cm), détail de la fresque de l’aéroport realisée par Adane Mustapha, et endommagée par l’attentat de 1992.

 

Vous êtes un des membres fondateurs du mouvement Aouchem. Que représente pour vous ce bouillonnement qui a vu le jour dans les années 1960 ?

Le manifeste Aouchem a été rédigé en 1967 par Mesli, Benbaghdad, qui était journaliste et moi même. Les autres étaient des invités, quant à Martinez, il a ‘‘revendiqué’’ sa partition à l’écrit. Le contenu du Manifeste est clair, c’était une résurrection de l’art millénaire de notre pays par rapport à l’orientalisme de 132 ans d’indigénat. C’est un manifeste de révolte et le retour à l’algérianité. Malheureusement, son interprétation et son contenu ont fait l’objet de manipulations folkloriques, car de jeunes peintres s’étaient attribué la paternité du Manifeste.

On a l’impression que vous êtes aigri par une certaine forme d’expression architecturale présente dans notre quotidien, à travers le bâti, le patrimoine immobilier et surtout cette dysharmonie urbaine criante où le fonctionnel fait, comme vous insinuez, le pied de nez à l’esthétisme…

Oui, je reste littéralement terrifié par la médiocrité de l’habitat et surtout l’architecture qu’elle soit urbaine ou campagnarde. Je m’interroge par ailleurs, sur les raisons qui président à ce qu’on fasse l’impasse sur les artistes et les beaux-aristes censés apporter leur savoir-faire lorsqu’il s’agit de restaurer ou d’aménager un site historique dans un tissu urbain. Les exemples sont légion et je cite la mosquée de Sidi Boumediène, construite à flanc de montagne en 1395. Ayant fait l’objet de restauration, je peux vous dire qu’elle a perdu de sa sobriété extérieure tout autant que sa fonctionnalité. Elle n’est ni moderne ni ancienne et aucune comparaison avec celle de l’époque. Aussi, qu’en est-il aujourd’hui du lieu dit Bordj Boulila ? (Fort l’empereur, ndlr) en référence à Charles Quint au XVIe siècle. Ce vestige mémorable, symbole de notre histoire est totalement ignoré.

Pire, il est interdit d’accès depuis l’Indépendance. Les galeries algériennes conçues initialement en néo Moujdar, on été totalement défigurées pour implanter le Musée public national d’art moderne et contemporain d’Alger, ou encore le monument historique Bordj Eddabane (Raïs Hamidou), à moitié enseveli par les gravats. Il y a aussi lieu de citer la Casbah dont la restauration fait du surplace depuis 40 ans, sinon plus. D’ailleurs, je crains que cette cité millénaire, classée dans les tablettes de l’Unesco en 1992, comme patrimoine universel, soit déclassée. Elle ne tient que sur des béquilles. Les exemples son légion et il serait fastidieux d’énumérer les aberrations commises çà et là.


Madjid Ben Tchouban
Interview paru sur la revue, mai 2018
http://www.dziri-dz.com

 

 


Les membres fondateurs du groupe, lors de la première exposition en 1967
De gauche à droite : Mesli, Adane, Saidani, Benbeghdad, Martinez.

 

 

      MANIFESTE DU GROUPE ”AOUCHEM”

“Aouchem” est né il y a des millénaires, sur les parois d’une grotte du Tassili. Il a poursuivi son existence jusqu’à nos jours, tantôt secrètement, tantôt ouvertement, en fonction des fluctuations de l’histoire ; il nous a défendu et subsisté malgré toutes les conquêtes intervenues depuis la romanisation. Sous diverses formes. Le signe magique a manifesté le maintien d’une culture populaire, en laquelle s’est longtemps incarné l’espoir de la nation, même si par la suite une certaine décadence de ces formes s’est produite sous des influences étrangères. Ainsi, de tous temps, à travers les œuvres des artistes-artisans une rigueur intellectuelle, caractéristique de notre civilisation, du nord au sud, s’est maintenue, exprimée notamment dans des compositions géométriques.

C’est cette tradition authentique qu’Aouchem 1967 affirme retrouver, non seulement dans les structures des œuvres mais aussi dans la vivacité de la couleur. Loin d’une certaine gratuité de l’abstraction occidentale contemporaine, qui a oublié les leçons orientales et africaines dont était empreint l’art roman, il s’agit pour nous de définir les véritables totems et les véritables arabesques, capables d’exprimer le monde où nous vivons, c’est-à-dire à partir des grands thèmes formels du passé algérien, de rassembler tous les éléments plastiques inventés, ici ou là, par les civilisations, écrasées hier et aujourd’hui renaissantes, du Tiers-Monde. Il s’agit d’insérer la nouvelle réalité algérienne dans l’humanisme universel en formation, de la seconde moitié du XXe siècle.

C’est pourquoi le groupe “Aouchem” s’engage aussi bien en reprenant de grands thèmes mythologiques toujours vivants, en symbolisant l’explosion lyrique individuelle, qu’en s’emparant avec violence des provocations que les drames actuels, d’Afrique ou d’Asie, jettent au visage de l’artiste.

Nous entendons montrer que, toujours magique, le signe est plus fort que les bombes. Nous avons cru discerner des préoccupations similaires de langage chez certains poètes algériens.

Visionnaires réalistes, les “Aouchems” peintres et poètes, déclarent utiliser les formes créatrices efficaces contre l’arrière-garde de la médiocrité esthétique.

MESLI – ADANE – SAIDANI – MARTINEZ – BAYA – BENBAGHDAD – ZERARTI – DAHMANI – ABDOUN

 


Aouchem 2 : une publication de 14 pages éditée à l’occasion des journées portes ouvertes initiées par le réseau50 et le site founoune, en mai 2012. Aouchem 2 est aussi une indignation de l’artiste et concrètement dans l’esprit du premier manifeste.
https://founoune.com/document/ManifesteAouchem2parAdaneMustapha.pdf