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Amina Menia : «Foot de Libération Nationale» et échappatoire sociale.

Amina Menia interroge le football comme échappatoire sociale et met au jour la manière dont le récit collectif qui s’invente à travers ce sport devient le substitut d’une réelle histoire démocratique.
 
Le 18 novembre 2009, l’équipe d’Algérie de football remporte une victoire contre celle d’Égypte et gagne ainsi sa place pour la Coupe du monde 2010. La liesse populaire est d’autant plus vive que les deux pays connaissent alors des tensions politiques. Amina Menia se souvient du caractère presque surréel des célébrations. Elles lui rappellent les images des fêtes qui suivirent l’indépendance de l’Algérie en 1962, un même élan patriotique qui transforme la rue en un espace citoyen. Ainsi, son installation vidéo Foot de Libération Nationale trace un parallèle entre les histoires politique et sportive à travers l’usage d’images d’archives, mais aussi de deux entretiens inédits.
 

Exposant au Palais de Tokyo à Paris dans une exposition collective intitulée «Notre monde brûle» ou Menia propose une installation vidéo sur trois écrans intitulée : «Foot de Libération Nationale». Elle se livre au quotidien El Watan et revient sur la genèse de ce projet.  « C’est un projet que j’ai porté pendant très longtemps. Dix ans ! Ce travail est né de la folie d’Oum Dourman, ce moment surréaliste que nous avons tous vécu lors de la fameuse campagne de qualification de notre équipe nationale pour la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Vous avez sûrement dû vivre ces moments de liesse indescriptible après cette qualification épique, arrachée de haute lutte, avec la même intensité. Et la façon avec laquelle on a célébré cette victoire m’a amenée à m’interroger sur le secret de telles effusions. Il était clair que cette déferlante joyeuse dépassait le foot et les enjeux de ce match. Pour moi, le vrai sens de ces célébrations extatiques, cette liesse extraordinaire, était plutôt à chercher dans le refoulé des années 1990, ces horreurs encaissées, ce traumatisme qui se nichait au plus profond de nous, et qu’on n’avait pas exorcisé. Ces célébrations devenaient ainsi une thérapie de groupe. On avait besoin d’une communion de cette ampleur pour nous retrouver vraiment. Et puis, il y avait ce symbole fort qui était la reconquête du drapeau national, et cette libération des corps dans des rues bondées, sur un concert de klaxons. Cela rappelait d’une certaine façon l’Indépendance. Je crois pouvoir dire, sans grand risque de me tromper, que ce qui s’est produit le 18 novembre 2009 est l’une des rares fois dans notre histoire, depuis 1962, qu’il y avait une telle communion entre tous les Algériens, y compris ceux de l’étranger. D’ailleurs, j’ai noté comme tout le monde que les héros du jour, les coéquipiers de Anthar Yahia, étaient pour la majorité écrasante d’entre eux des enfants de l’émigration. Je voyais en eux les petits-fils de l’équipe nationale du FLN. C’était symboliquement les descendants de la Fédération de France du FLN, dont l’apport à la Révolution n’a pas toujours été reconnu à sa juste valeur. Pour moi, Oum Dourman était le condensé de tout cela, toute cette complexité historique et sociologique. Voilà le fondement émotionnel, intellectuel et historique de cette œuvre, “Foot de Libération Nationale”.».

 
 

 

Questionnée par Naciba Chabani d’el Watan sur le moment marquant de ce projet,  Amina Menia revient sur sa rencontre avec la légende du foot de libération national Rachid Mekhloufi : « La réalisation de mon dernier film, Foot de Libération Nationale et la rencontre avec l’immense Rachid Mekhloufi. Ce fut quelque chose d’extrêmement émouvant et d’extrêmement significatif pour moi. Ce film était ainsi une manière de montrer la filiation entre la génération de 1958 et celle d’aujourd’hui, y compris celle du 22 Février (date symbilisant le début du Hirak).». Les choix techniques, l’artiste décrit son approche iconographique ainsi ses choix, « Le format : triptyque, pratique ancienne et moderne de peintres, sculpteurs, cinéastes (à l’exemple d’Abel Gance), etc. Placer le foot et ses archives au centre, c’est les sanctifier, volontairement ou pas. Le portrait de Rachid Mekhloufi à droite, c’est rappeler l’icône du foot. Dans l’art religieux orthodoxe, cette position est emblématique. A gauche, le narrateur (Slimane) Zeghidour ou la ligne de fuite qui relie le présent au passé, le mythe à la réalité, tout comme le dialogue entre l’artiste et son modèle où je suis allée chercher l’émotion. Au troisième regard (et pas le dernier), la note dominante du parti pris artistique est la réduction de la foule en nébuleuse rouge sang, transe, souffle haletant et battement des cœurs à l’unisson. Quant à ‘‘Libération nationale’’, un des sourires en coin du héros semble nous en dire plus long ».

Le premier recueille de la vidéo donne la parole de Rachid Mekhloufi, l’une des stars de l’AS Saint-Étienne dans les années 1960 et véritable figure de « l’arbre généalogique » du football algérien. Dans le second, Slimane Zeghidour, écrivain, grand reporter et fin spécialiste des questions géopolitiques, pose un regard distancié sur le football comme symptôme majeur de notre époque. Il offre une lecture éclairée sur le poids de l’Histoire, notamment coloniale, dans le tissage heurté des relations entre les peuples algérien et français. Amina Menia interroge le football comme échappatoire sociale et met au jour la manière dont le récit collectif qui s’invente à travers ce sport devient le substitut d’une réelle histoire démocratique. Amina Menia est née en 1976 à Alger (Algérie) où elle vit encore aujourd’hui.

Synthese Tarik Ouamer-Ali