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Bouras Ammar expo InEkker 2017

Ammar Bouras « J’ai développé un rapport amoureux avec cette montagne emprisonnée », expo 24°3’55” N 5°3’23″E à l’Espaco

« Je suis un artiste contemporain qui travaille sur ce qui le touche ou le bouleverse dans le monde d’aujourd’hui. Bien sûr, on ne peut ignorer l’histoire dans ce sujet, mais il faut aussi poser la question : qu’avons-nous fait, nous Algériens, pour sensibiliser autour de cette zone irradiée ? Comment se fait-il que nous ne sommes pas conscients du danger que représentent cette zone et sa radioactivité, au point que des gens venaient récupérer les tôles et la ferrailles pour construire leurs zribas ?»

 L’exposition du plasticien Ammar Bouras programmé à partir du 24 mars 2017 à la Gallery Espaco (Ouled Fayet) est intitulée «24°3’55’’N 5°3’23’’E». Il s’agit des coordonnées de géolocalisation du point zéro de l’accident (Nucléaire) de Béryl, sous le mont Taourirt Tan-Afella, à In Ekker (Tamenrasset) durant l’occupation colonial. L’artiste  résume en bref sa démarche sur le quotidien El watan.

– Comment est née l’idée de ce travail ?

J’ai entamé la réflexion lors d’une résidence d’artiste dans le nord de la France (Le Favril) en 2011, un espace agricole verdoyant, tourné vers la culture bio et l’engagement écologique, terre d’accueil et de mixité, et si riche en eau. J’ai été saisi par l’absolue contradiction symbolisée par ces deux territoires antagonistes : Le Favril d’un côté, In Ekker de l’autre.

Des haies vertes/de fantomatiques grillages ensablés ; la générosité de la graine/l’arrogance meurtrière de l’atome ; l’eau qui donne la vie/l’eau contaminée depuis plus de soixante ans. Car l’image de In Ekker, de la montagne, Taourirt Tan-Afella, qui a subi treize tirs nucléaires, m’a longtemps obsédé depuis que je suis passé à proximité, pour la première fois dans les années 1990 lors d’une virée entre amis d’Alger à Tamanrasset.

Il y avait, à l’époque, un barrage de militaires, et sur les bords de la RN1, une sorte de fast-food, un vendeur de tabac. C’était interdit de photographier, bien sûr. Et je me posais aussi la question, est-ce que des grillages allaient stopper la radioactivité ? Puis, grâce à cette résidence, j’ai pu faire un premier voyage sur place, début 2012. Cette fois-ci, il n’y avait plus de barrage de militaires Les lieux étaient déserts, plus de bicoque du fast-food, ni de vendeur de tabac. Lieu fantomatique.

J’avais quand même peur de m’engager à pied à proximité de la montagne, peur de tomber sur une patrouille avec mon appareil photo, et je n’avais pas réussi à avoir des autorisations. Donc je n’ai souvent filmé et pris des photos qu’en roulant… Et il n’y avait que ces plaques (en arabe et en français) avec la notion «zone», alors que le second mot («interdite») était effacé ! Ça m’avait beaucoup intrigué. Rien que ce mot, «zone», répété sur les 270 plaques qui entourent le site.

– C’était le premier des cinq voyages effectués…

Oui. La seconde fois, c’était en mai 2012. Là, j’ai osé me rapprocher plus de la montagne et faire des photos. Même si j’avais toujours l’appréhension de tomber sur des militaires. Donc en tout, cinq déplacements, jusqu’en juillet 2016. Les déplacements coûtent cher et je n’aurais pas pu réussir sans les aides de l’architecte Mohamed Larbi Merhoum et d’El Watan.

Mais au-delà du travail sur cette zone, il s’agissait, pour moi, de rendre visite à la montagne. Elle me manquait quand j’étais loin d’elle. Avec le temps, j’ai développé une sorte de rapport amoureux avec cette montagne emprisonnée, blessée, défigurée par treize tirs nucléaires, dont quatre qui ont tourné à l’accident. L’incident de Béryl n’étant que le plus connu…

– Comment avez-vous géré les risques liés à la radioactivité ?

J’ai toujours essayé de travailler vite quand j’étais à proximité de la montagne. Après, c’est vrai que j’ai pris des risques. Mais je n’avais pas le choix. En plus, il est impossible d’acheter et de ramener de l’étranger un compteur Geiger (qui sert à mesurer la radioactivité, ndlr). Je dois prochainement aller tester mon matériel au Comena (Commissariat à l’énérgie atomique, ndlr)… Et moi aussi je devrais faire des tests.

– Est-ce, finalement, un travail militant  ? Revendicatif, par rapport à l’histoire de ces essais nucléaires ?

Je suis un artiste contemporain qui travaille sur ce qui le touche ou le bouleverse dans le monde d’aujourd’hui. Bien sûr, on ne peut ignorer l’histoire dans ce sujet, mais il faut aussi poser la question : qu’avons-nous fait, nous Algériens, pour sensibiliser autour de cette zone irradiée ? Comment se fait-il que nous ne sommes pas conscients du danger que représentent cette zone et sa radioactivité, au point que des gens venaient récupérer les tôles et la ferrailles pour construire leurs zribas ?

– Il y a aussi le catalogue-livre édité pour l’occasion… 

Souvent on me reproche de lier littérature et arts plastiques. Certains plasticiens me disent qu’il ne faudrait pas «justifier» les œuvres plastiques par des textes littéraires. Alors que pour moi, rien ne justifie rien. Je veux juste partager et échanger avec les créatifs contemporains.

Il y a donc un texte critique de Nadira Laggoune-Aklouche qui décortique le travail et analyse comment rendre visible l’invisible, il y a aussi des textes autour de ces deux plaques incroyables que j’ai trouvés lors de mes recherches avec ces inscriptions :  «Vous qui passez, passez sans me voir  et Vous qui sortez, oubliez- moi» ! On avait mis ces plaques durant les essais. J’avais envie que des auteurs parlent, à leur manière, de cette idée de l’oubli, de faire oublier… C’est une question qui est contemporaine. Maintenant aussi on nous demande d’oublier…

Adlène Meddi
source : http://www.elwatan.com

 

Bouras Ammar expo InEkker 2017
 

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