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Benanteur ou le destin non raturé par Mansour Abrous

« La seule chose que m’a appris la peinture, c’est que je ne suis rien. Et c’est formidable » (Abdallah Benanteur).

Je profite de ce que Paris est embourbé dans la période des soldes pour me précipiter à la galerie Claude Lemand, solder un déficit visuel et admirer de la bonne peinture. Il est vendredi soir, la galerie va fermer ses portes dans l’heure qui suit. Un couple discute avec le galeriste des derniers travaux d’Abdellah Benanteur qui participe à une exposition collective d’œuvres sur toiles rondes (Tondo). Il hante depuis 1989 ces lieux où il a déjà produit trois expositions.

Les trois derniers tableaux accrochés (ils ne figurent pas dans le catalogue) sont saisissants tant ils témoignent de la vitalité, de l’énergie et de la bonne santé de l’artiste.
« Douar » est la première toile que l’on aperçoit au détour d’un escalier en colimaçon qui nous descend dans les entrailles de la galerie. C’est de cette toile que je veux parler. La toile profite d’un étalement de couleurs irisées. Elle est balayée par une énergie qui dit son nom: le métier de peintre. L’Algérie, aire de compétence géographique, matrice des ardeurs artistiques, trouve dans « Douar » l’ultime délivrance. Topographie idéale pour une histoire appropriée. La mémoire enracine le destin. Dans cette toile, le peintre sculpte dans des gestes infiniment contraires aux ajouts de matière. Il libère la toile. La peinture devient revêtement. La matière est aspirée, strates d’incertitude évaporées. Le peintre dépouille. Il ôte ostensiblement les bavures d’un destin porté par les combinaisons hasardeuses de l’histoire personnelle et de l’histoire sociale. Surimpression de deux mécaniques de l’existence qui achèvent leur parcours dans une quête d’universel. Il a fallu du temps au temps pour que le trop plein d’émotions se vide, afin que s’emplisse la mémoire des eaux parturientes de l’universel en gestation.

Il y a dans ce travail une volonté évidente de mordre la mémoire et de faire grimacer le temps. Comme Kateb Yacine pour la littérature, Abdellah Benanteur pour la peinture, est de la race des Hommes qui produisent des gestes simples, des actes majeurs. Un texte accompagne l’exposition. M.G. Bernard connaît la peinture d’Abdellah Benanteur. Il l’examine avec un rare discernement, un effacement-présence du jugement. Dans « Pâturages de lumière », il perçoit le temps compact et comprimé contenu dans l’aller-retour fulgurant entre l’origine culturelle et le devenir intellectuel : « Soudainement, la peinture ouvre sur un chemin de crêtes d’où l’on peut surprendre enfin la lumière déborder sur son absence, être l’Etre partout autour. La vision se fait immobile vertige: le visible, en un instant, se saisit du voyant. ».

Regain d’intérêt pour Abdellah Benanteur. Kadid Djillali, peintre algérien, critique d’art, auteur d’une série d’articles et de dossiers sur la peinture algérienne, achève ces jours-ci une étude sur l’artiste. C’est une interview-fleuve qui fera date dans l’historiographie nationale. On viendra à comprendre l’inutilité de toutes les cautions intellectuelles, des légitimités-authenticités dont se drapent certains peintres nationaux. On saisira les impasses dans lesquelles a été enfermée la peinture nationale, et on viendra à aimer un homme qui peint par amour de la peinture.
« Douar » est cette toile qui doit servir d’étendard, signe de ralliement des intelligences contre le règne des exclusions, contre les appartenances trop clamées. Le poète Jean Sénac dira, dans un échange de procédures d’émerveillement et de beauté [l’un et l’autre mutuellement et réciproquement feront irruption dans leurs œuvres respectives] : « Tant de subtilité dans une matière infiniment mobile, tant de rigueur dans la mise en place, de précautions dans le graphisme, ne peuvent empêcher l’aveu d’éclater et une voix nue de marcher dans l’histoire, du pas minutieux des légendes. ».

Mansour Abrous
Paris, février 1993


Evanescence. 2004. Huile sur toile, 120 x 120 cm. Abdallah Benanteur. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris

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