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Mémoires / Epis de faitages, brique, photographie, goudron, bois, 1800/1000cm, 2019

En Image l’expo «Gravity³» de Sadek Rahim au MAMO, la créativité qui défie l’apesanteur.

L’exposition personnelle de Sadek Rahim au Musée National d’Art Moderne et Contemporain d’Oran (MAMO) fut un grand moment d’introspection occupant les étages du Mamo à Oran, intitulée Gravity³ qui constitue la première exposition d’art contemporain monographique d’envergure présentée au MAMO ouvert en 2017 occupant environ 4000 m2 carrés, au coeur de la ville (anciens grands magasins (ex Galeries de France, datant de 1922).

Visible depuis le 6 juillet au 31 Août 2019, «Gravity³» déploie tout l’univers de Sadek Rahim, artiste natif et vivant à Oran, que la carrière a mené de Londres à Dubaï, de Buenos Aires à Saint-Louis du Sénégal.

Installations, sculptures, photographies, dessins, vidéo… Environ une trentaine d’oeuvres de tous médias, toutes produites spécifiquement pour l’exposition, auscultent l’Histoire de l’Algérie, ses richesses et ses renoncements, ses illusions et ses drames et aujourd’hui, plus que jamais, ses espoirs, des espoirs nouveaux, non plus d’hypothétiques Eldorados, mais d’«ici et maintenant».

Première exposition d’art contemporain d’une nouvelle ère, celle d’après Bouteflika, Gravity³ développe une sémantique métaphorique critique à partir de matériaux et de formes iconographiques liés à la culture algérienne se constituant en éléments formels signifiants, dans un processus de confrontation, un dialogue permanent dégageant forces et tensions.

Le béton : c’est d’abord ces cubes que l’on voit le long des ports, sur lesquels les jeunes s’assoient pour observer -et rêver à – l’horizon, et qui souvent ont inspiré Sadek Rahim comme élément symbolique de la force d’inertie frappant la jeunesse algérienne. C’est aussi la matière
de l’architecture et de la construction. Il renvoie alors autant à des projets urbains en déshérence, qu’à l’idée d’un autre monde à édifier.

Le tapis : Depuis plusieurs années, l’immigration clandestine des jeunes algériens vers l’Europe, le déracinement, le désir d’exil, et l’illusion de l’eldorado ont été au coeur du travail de Sadek Rahim. Elément domestique commun à tous les intérieurs algériens, le tapis cristallise, matérialise, l’idée du départ au travers du mythe de la lévitation qui lui est attaché: le tapis « volant » est l’objet qui permet, littéralement, de s’arracher à la pesanteur, de voler vers une destination meilleure.
Chez Sadek Rahim, l’utilisation du tapis comme moyen plastique est une manière de « mettre en échec le mythe du tapis volant comme métaphore de l’échec du mythe de l’eldorado ». Dans Gravity³, le tapis est déconstruit, mis en pièce, disséminé en particules volatiles, réduit en cendres…mais dans le même temps réhabilité en création plastique, comme un nouveau départ.

Le moteur, la pompe et autres mécaniques : Nouvellement venus dans le vocabulaire de Sadek Rahim, les éléments mécaniques font écho au regard critique que pose l’artiste sur la politique économique menée dans le pays depuis plusieurs décennies : ce qui est cassé, obsolète, à l’abandon, au rebut, ce qui a été perdu, gâché, ce qui ne fonctionne plus…Au travers de ces objets de rebut, symbole pour l’artiste d’une Algérie en panne, la sémantique, au propre comme au figuré du « moteur » et de la force motrice est ici convoquée.

C’est ainsi tout l’univers quotidien de l’Algérie dans laquelle vit l’artiste, réapproprié, repensé, avec poésie et acuité, et un regard à la fois critique et confiant.

Enfin, parce que le mouvement est précisément ce qui défie la gravité, Sadek Rahim nous fait entrer dans la danse. Alors, avec la complicité de Melissa Ziad, la très jeune égérie et désormais symbole du « Mouvement » ( le «Hirak», initié le 22 février 2019), de la jeunesse et du renouveau, et la collaboration du chorégraphe Angelin Preljocaj, dont la captation de l’oeuvre « Gravité » sera présentée en exclusivité au coeur de l’exposition, Gravity³ donne, dans son foisonnement d’oeuvres et de sens, matières à voir et à penser les outils critiques, politiques et esthétiques, de la contestation et de l’espoir. En ce moment historique pour l’Algérie, l’exposition de Sadek Rahim rappelle à quel point l’art et la création infusent le sens de l’Histoire, l’exprime, la comprend, et ouvre des voies.

 

SADEK RAHIM
GRAVITY³
MAMO
Musée d’Art Moderne et Contemporain
d’Oran
Oran, Algérie
Du 07 juillet au 31 août 2019

 

Exposition réalisée avec le concours de:

l’Institut français d’Oran, l’Institut Cervantès, Ville d’Oran, Musée National Zabana Oran, Ministère de la Culture algérien, Association   Civ’Oeil , La Société Générale, Belux, Papillon Communication, Royal Hôtel Oran (MGallery)

 

Voici quelques oeuvres de Sadek Rahim exposées au MAMO

Envole
Moule Bloc Béton, Résine peinte, 203/230/230 cm, 2019
Cet objet impressionnant est à l’origine un moule à béton, servant à produire les imposants blocs qui renforcent les digues dans les ports. Pour Sadek Rahim, ils symbolisent le désœuvrement des jeunes gens, qu’il a souvent photographié assis sur ces blocs, regardant l’horizon. Comme pour faire écho au châssis de mobylette d’une des sculptures présentées ici, le poule est peut de couleur vive, comme « customisé ». L’œuvre jour en outre sur le faux semblant entre pesanteur et légèreté : imposante, elle semble lourde et difficilement mobile, alors qu’en réalité, elle est creuse. Sa légèreté insoupçonnée est une métaphore, pour l’artiste, de la possibilité de réaliser l’impossible : la définition même de l’espoir.

Vitrine extérieur
Avant d’être un musée, le MAMO fut, à l’époque coloniale, un Grand Magasin. Les « Galeries de France », ouvert en 1923 sur le modèle de celles qui existaient déjà à Alger, elles-mêmes dans la lignée des Grands Magasins qui se développèrent à Paris depuis la fin du 19ème siècles, offrent un architecture d’inspiration Art Nouveau… et cette vaste vitrine. En clin d’œil à l’ancienne fonction du lieu, désormais consacré à la culture contemporaine, et à sa devise publicitaire « Toujours meilleur, jamais plus cher », Sadek Rahim propose une oeuvre qui, de loin, pourrait ressembler à la vitrine d’un magasin. Partout dans le monde, de plus en plus de magasins font appels à des artistes pour « faire » leur vitrine, afin d’attirer l’œil du consommateur, de plus en plus blasé. Ici Sadek Rahim prend en main sa propre promotion, en s’impovisant étalagiste : On y retrouve des éléments de son lexique visuel, béton et objets mécaniques, qu’on ne trouverait pas dans un magasin. Mais aussi tapis, qui redevient, dans cet espace, l’objet de décoration dont il a la vocation première.

 


Sabotage
La pierre calcaire blanche de ce cube provient du quartier de Sidi El Houari, marqué par la présence espagnole des siècles passés et témoin du patrimoine oranais. En son cœur, une masse de béton coulée, et pris dans le béton, un GPS « Garmin73 ». Il s’agit d’un modèle de « système de navigation portable » adapté par les bateaux, voiliers et autres petites embarcations, étance et censé géolocaliser même les environnements les plus difficiles. Ce GPS est le plus utilisé par les harragas lorsqu’ils se lancent, sur leurs embarcations, vers l’Europe.

En emprisonnant un GPS dans le béton, Sadek Rahim l’empêche de fonctionner, le « sabote » en quelque sorte, ou sabote les préparatifs à un départ. C’est une manière pour lui de manifester son inquiétude de ce rêve d’ailleurs qui infuse désormais la culture algérienne et son refus de voir partir ainsi la  jeunesse.

Œuvre réalisée en collaboration avec l’association SDH et l’Ecole Chantier de Sidi El Houari.

Maquette de bateau
Bois résine socle métal – 100/21/30cm, 2019

Cette maquette de bateau inachevée, et c’est précisément cet état d’inachèvement qui intéresse Sadek Rahim. Il s’agit d’un projet inabouti, qui a été stoppé, et donc un objet qui ne sera jamais fini, et donc inutilisable… D’autant plus parce qu’il s’agit de la maquette d’une embarcation, elle évoque par extension l’inachèvement, brutal, de la vie des jeunes partis en mer… et jamais arrivés.

Œuvre réalisée en collaboration avec l’atelier de menuiserie du SDH

Constellations
Tapis découpés, moteurs horlogers, dimensions variables, 2019

De nombreuses œuvres dans l’exposition convoquent et explorent les questions du mouvement, de ce qui permet ou freine la mobilité, de ce qui impulse le mouvement (le changement), dans cette métaphore mécanique.
Dans une réflexion sur le tapis comme objet quotidiens transcendé en objet de lévitation et de voyage symbolique, l’œuvre « constellations » déconstruit et découpe le tapis en une multitude d’éléments floraux constituant une immense cartographie céleste, dont certains éléments sont mis en mouvement à des vitesses variables, interrogeant les rapports de temps et d’espace dans le déplacement, mais aussi les notions de mobilité et d’immobilité. Certains fleurs de tapis opèrent une rotation si lente qu’elle en est presque imperceptible, tandis que d’autres se meuvent plus rapidement. En outre, le bruit léger et régulier des petits moteurs de rotation souligne cette matérialisation du temps, qui est celui, linéaire, du changement ou celui, circulaire, de la répétition et d’une forme de l’immobilité. Tourner en rond, ou partir loin…


   

Mémoires
Epis de faitages, brique, photographie, goudron, bois, 1800/1000cm, 2019

Dans l’atrium central, au cœur de l’exposition, se déploie une installation architecturale, dans laquelle petits murs crénelés et épis de faitage forme une sorte de village. Il s’agit en fait d’une évocation du Palais du Bey d’Oran, construit à la fin du 18ème siècle dans le quartier de Sidi El Houari, s’appuyant sur les remparts de la forteresse espagnole.

Il est symbolique de la pluralité et de la richesse architecturale oranaise, de la stratification de civilisations et d’influences (mérénide, espagnole, ottomane, française…) qui ont nourrit l’histoire d’Oran. Ce monument important de l’histoire oranaise est portant en décrépitude. A cela s’ajoute la construction illégale de cette tour, dont Sadek Rahim rappelle l’existence en arrière plan, comme surplombant la scène, laissé à l’abandon dans le parc du Palais depuis de nombreuses années.  L’artiste interroge ainsi la capacité de l’Algérie à reconnaitre et conserver son patrimoine. Une richesse ignorée à laquelle il oppose celle bien réelle du pétrole, par le recouvrement engluant de goudron. Ce goudron est aussi ce qui permet de rendre les choses étanches, c’est-à-dire, c’est-à-dire ce qui empêche toute ouverture et toute fluidité (des richesses, des savoirs, des histoires).

Cabinet de curiosité
Sous cette vaste vitrine sont présentés divers éléments, objets, sculptures de petites tailles, comme une sorte de « cabinet de curiosité », tels qu’on a pu en réaliser en Europe, dés le 15ème siècle, pour montrer des collections d’objets rares ou précieux, de « merveilles » de la nature ou de l’ingéniosité humaine. Ici, on retrouve des « Naturalia » (objets de la nature) : pigments, épices venues de Syrie… et des « Artificialia », objets repris ou crées par l’artiste rappelant son univers esthétique : petites pièces mécaniques, fragments, poussières ou fibres de tapis, cubes de béton ou de graphite… Tous revêtent un sens pour l’artiste, faisant écho à des gestes du quotidien ou des objets familiers, tels que le tapis, présent dans tous les intérieurs, ou le cube de béton, que l’on voit sur les ports… Un abrégé de l’univers de l’artiste, son monde en miniature, en quelque sorte.

Piston
Pièce de moteur de chalutier, 110/20/20cm, 2019
Le moteur, la pompe et autres mécaniques sont des éléments plastiques nouvellement venus dans le vocabulaire de Sadek Rahim.
Leur réappropriation fait écho au regard critique que pose l’artiste sur la politique économique menée dans le pays depuis plusieurs décennies. Ce qui est cassé, obsolète, à l’abandon, au rebut, ce qui été perdu, gâché, ce qui ne fonctionne plus… : ces objets de rebut, comme ce moteur de bateau qui ne fonctionne plus, constituent pour l’artiste des symboles d’une Algérie en passe.
Ici présenté comme « un ready made », c’est-à-dire sans modification plastique de sa forme, ce moteur posé là parait comme incongru dans un musée. Il dialogue pourtant avec les œuvres à proximité.

 

ADN sur mur
Bois, tapis, 4/2/50cm, 2019

Posés simplement contre le mur, ou accrochés pour former un ensemble presque pictural, les ADN forment deux ensembles entre sculpture, peinture et installation,  jouant sur une dimension inhabituelle du tapis. Car ici, ce n’est pas la face dessinée de fleurs et d’arabesques qui intéresse  Sadek Rahim en premier lieu, mais la tranche du tapis coupé vif, révélant un dessin géométrique comme un programme, ressemblant à une cartographie chromosomique. L’essence même du tapis, en quelque sort ! Ces deux séries d’œuvres montrent la richesse de la palette plastique de ce matériau qu’est le tapis et la manière dont l’artiste s’en sert.

10 : 00 :00 , 2019
Réalisée par le réalisateur Lahouari Mesri

Cette vidéo a été tournée dans les Arènes d’Oran, uniques  arènes d’Algérie, et rare exemple d’arènes sur le continent africain. Construites à la fin du 19ème siècles, elles abritèrent des corridas, puis des spectacles. Fermées depuis plus de cinquante ans, leur rénovation vient d’être achevée.

Dans ce lieu témoignant des multiples influences culturelles qui ont nourrit la ville, et en particulier ici de la présence espagnole, Sadek Rahim met en scène une danse de la lutte à la mort, un combat acharné entre la jeunesse et la force invisible de qui reste, de ce qui a été légué et de ce que nous pouvons en faire… Dans cette corrida imaginaire, le jeune oranais s’est paré d’une véritable « capote » espagnole, que l’artiste a fait broder, à Saragosse, de deux poèmes. Le premier est un Haïku (court poème en 3 lignes) de Tashibana Hokushi (1665-1718)

« Tout a brûlé
Heureusement,
Les fleurs avaient achevé de fleurir »

Ce Haïku peut être interprété comme une expression de l’espoir persistant malgré tout, de la foi en une renaissance toujours possible même sur les cendres.
Puis ce dicton japonais qui dit : « Même (assis) sur une pierre, trois ans », fait écho à cette jeunesse que Sadek Rahim a si souvent pris en photo, assise sur les cubes de béton du port, rêvant, sans bouger, à l’horizon et à un autre avenir. Mais ce dicton signifie surtout que même si les changements sont lents, ils se font, les choses changent, le renouveau finit par arriver, si on a assez de persistance, de résistance et de pugnacité.