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En perdition au milieu du Panel, Boualem avancera-t-il encore ? (*) par Saâdi-Leray Farid

Le samedi 17 août 2019, la liste des membres composant l’İnstance de dialogue et de médiation (installée le 25 juillet et coordonnée depuis par Karim Younes) s’allongeait avec l’arrivée de personnalités venues constituer le Comité des sages, un conseil consultatif dans lequel loge, aux places d’honneur, le vétéran du théâtre, Slimane Benaïssa. 

Créateur d’une vingtaine de représentations, il est aussi le géniteur de Medhi, un producteur emprisonné fin juin 2016 à cause de l’occupation de locaux sous scellés. Ne sachant à quel saint se vouer, le dramaturge postera le 04 juillet suivant une lettre ouverte au président de la République, Abdelaziz Bouteflika. La supplique laissait percevoir la tristesse d’un père inquiet des tenants d’une telle incarcération. Désarmé et intrigué, le désormais haut dignitaire cherchait à connaître la nature de la faute commise : administrative ou politique ? Jugeant que la sanction ne méritait pas une privation de liberté, il se demandait : « quelle politique mon fils fait-il, au nom de qui, au nom de quoi ? » (S. Benaïssa, in Liberté, 04 juil. 2016). Et lui-même, pourrions-nous présentement rétorquer, « quelle politique fait-il, au nom de qui, au nom de quoi ?», en vertu d’une justice à servir, d’ambitions personnelles ou bien parce que Le bateau Algérie a coulé ? (Babour djazaïr ghraq, paraphrase du titre de sa pièce produite en 1983). Dans ce cas, qu’est-il venu faire dans cette galère ? 

İnterrogé sur les raisons de sa surprenante implication, le metteur en scène alléguait vouloir trouver une solution à la crise « Tout en préservant la paix dans le pays » (S. Benaïssa, in TSA, 21 août. 2019). Respectable et estimable, la motivation apparaitra toutefois moins convaincante, notamment quand, craignant « une rupture avec la Constitution », il disait être favorable à la préservation de ses fondements, jugeant à ce titre inutile d’ « effacer tout pour recommencer à zéro », car cette alternative « (…) prendrait 20 ans ». Deux décennies, c’est justement le temps qu’il a fallu à Bouteflika pour saper les acquis restants, et c’est donc à un impotent atteint de surdité que Benaïssa s’adressait en 2016 avec l’intention de lui faire appréhender que l’actuelle génération « N’a d’autre ambition que de s’inscrire pleinement dans le monde, dans son époque, et pour cela, elle veut moraliser la vie sociale et politique : les uns par l’İslam, les autres par le respect de la loi et la démocratie. (…) En réalité, tous ces jeunes sont unis pour le même projet (…), diffèrent sur la manière et le contenu de sa réalisation. » (S. Benaïssa, in Liberté, 04 juil. 2016)

Collant à l’actualité, la remarque résonne tant sont légions les propositions de syndicalistes, militants et de leaders de partis en quête d’une solution susceptible de dénouer les nœuds gordiens de l’inquiétante impasse. Si tous savent que la Présidentielle atténuera les angoisses, stabilisera les institutions, c’est pourtant sur ses modalités organisationnelles que le processus achoppe, que ça coince. 

Lorsque les uns optent en faveur d’une Constituante, les autres jouent les Cassandres et rétorquent que celle-ci réclamera un interminable temps intermédiaire. Or, « Cette idée de transition est catastrophique », signalera le nouveau promu, certain que l’option envisagée mènera au marasme libyen alors que l’essentiel demeure à ses yeux de maintenir « Le caractère pacifique de la révolte, (de) nous écouter mutuellement et (d’)essayer d’avancer, (d’être) guidé par cet idéal, celui de la paix, jusqu’au bout. C’est-à-dire jusqu’à l’élection du nouveau président de la République qui se chargera de tout modifier, y compris la Constitution » (S. Benaïssa, in TSA, 21 août. 2019). 

Sa prochaine révision devrait en principe traduire les aspirations des “hirakistes”, mentionner noir sur blanc leur désir de diversité. Sur le sujet, l’auteur d’Echaâab (Le Peuple– 1967) indiquera que « L’Algérie est une, avec sa pluralité culturelle, régionale » (İbidem). Au sein de l’article “Public absent ou théâtre en crise”, il mentionnait auparavant que « Face aux politiques, institutions (et) censeurs », la principale mission de l’artiste consiste à défendre sa présence afin « (…) de dégager la route de toutes les pierres », particulièrement celles qui encombrent le public, lequel « Ne vit pas une tragédie, il la porte ! (…), pleure sa propre absence du théâtre, parce qu’il se sent seul face à son malheur. » (S. Benaïssa, in El Watan 03 oct. 2016). 

Benaïssa aurait donc pris une fois de plus son bâton de pèlerin pour aller au devant (Benaïssa zid el gouddam) de naufragés à secourir, à extraire des apories psychologiques ou identitaires. Au cœur de l’organisme provisoire, il se considère plus précisément comme « Un relais, un trait d’union, entre le Hirak, qui représente la voix du peuple, et le pouvoir » (S. Benaïssa, in TSA, 21 août. 2019), pouvoir dont il contribue à planifier la feuille de route en compagnie d’individus intéressés par une future gratification. À ce stade, le valeureux saint- bernard de l’heure attestera se comporter en volontaire non vénal, cheminant « Pas à pas, au jour le jour (…) pour défendre un point de vue ». L’idée de « Repartir sur de bonnes bases » (S. Benaïssa, in TSA, 21 août. 2019), d’enrayer l’engrenage du système prédateur le motiverait amplement, suffisamment pour se compromettre dans une aventure incertaine et sans lendemain, tellement l’initiative décriée de toute part tourne en rond. 

Elle perd en conjecture, ne justifie aucunement que l’on perde son âme. Qu’un sociologue ou anthropologue s’y implique avec un but introspectif, la volonté de rapporter ce qui se trame à l’intérieur des diverses commissions, voilà une position plus compréhensible ou admissible. Par contre, s’immiscer au cœur de la forfaiture pour simplement faire connaître sa vision des choses, là, la pilule passe beaucoup moins. Est-ce en vérité parce que « L’art justifie sa présence, mais en aucun cas ne peut expliquer son absence (…), doit exister par- dessus et à travers toutes les contingences qui lui sont imposées ( ?)» (S. Benaïssa, Liberté, 04 juil. 2016) que Maître Benaïssa se fourvoie ? Pourquoi se mouiller de la sorte, ne pas prendre davantage de recul, ne pas se taire, se terrer comme continue de le faire si bien, et depuis plus de six mois, le copain de Saïd (Bouteflika), Rachid Boudjedra ? Ce dernier profitera de la parution du pamphlet Les contrebandiers de l’histoire (nov. 2017) pour qualifier de mtornis (retournés) les écrivains Kamel Daoud, Yasmina Khadra, Boualem Sansal puis le cinéaste Mahmoud Zemmouri. 

À ce stade épargné, le doyen Benaïssa figurera (avec Merzak Allouache) cependant pas au tableau de chasse du professeur Abdellali Merdaci. L’autoproclamé critique littéraire (frère de la démissionnaire ministre de la Culture), l’intégrera au groupe des « Amateurs d’art, sans inspiration ni esthétique », le traitera de laquais ou larbin car, comme eux, il n’éprouverait pas « Le besoin d’assumer son statut d’intellectuel, par un travail de mémoire contribuant à la structuration de référents existentiels, préfère la fuite en avant pour ne pas contrarier quelques mécènes faussaires contre la promesse d’une honteuse soupe froide », voudrait de la sorte « (…) soumettre et déposséder les autres de leur histoire, de leur identité, (…). Un artiste qui emprunte une fausse route se ravise dès qu’il en prend conscience », ajoutera Youcef Benzatat (in Algeriepatriotique, 02 avril. 2018). 

Le néo-romancier (un seul livre à son actif) n’avait pas apprécié que le tapuscrit de Benaïssa, La dernière nuit d’un damné (Plon- 2003), sorte « Au moment de l’invasion des pays du Moyen-Orient par les forces américaines et de l’Otan » (İbidem), rejetait finalement 

sa récurrente utilisation de la langue de Molière, propension posant problème du côté d’arabophones en guerre ouverte contre les francophones, un conflit latent « qui empêche l’émergence d’une société civile plus structurée et plus solide. On nous a toujours mis les uns contre les autres (…). Les éléments de division ont fonctionné beaucoup plus avec les intellectuels qu’avec le peuple » (S. Benaïssa, in TSA, 21 août. 2019). 

Le succès des œuvres que Benaïssa jouera ou accouchera dans l’Hexagone, Au-delà du voile (1991, rédigée en arabe et traduite en français), Les fils de l’amertume (1996) et Prophète sans Dieu (1999) suscitera des jalousies chez les gardiens de l’authentique culture ancestrale, purs garants des origines non dépravées, totems élevés devant un supposé corrompu osant contrarier l’hagiographie officielle certifiant une Algérie fondamentalement arabe. Aussi, au terme “mtorni” (retourné), l’incriminé transgresseur opposera celui de “inversé”, précisera à l’occasion qu’en Algérie « Ce sont les politiques qui décident du sens que doit avoir et prendre une réflexion (…), les intellectuels, dans leur majorité, ont été contraints par les circonstances à être au service du pouvoir et ont usé leur énergie à tenter de justifier toutes les aberrations politiques commises. », à remplir gentiment leur rôle en produisant « Toute la littérature en faveur de la mission pour laquelle ils ont été engagés » (S. Benaïssa, in El Watan, 30 janv. 2014) . Marginalisés, les “avant-gardistes” ou “avant-corps” ne trouvent pas les espaces d’expression via lesquels ils pourraient contourner l’ordre établi, échapper au cadre imposé, à l’anti-subversion ambiante, à la mentalité crasseuse et servile de bureaucrates stérilisant les actes anticonformistes. Scléroser les résistances ou résiliences, semble la méthode adoptée pour empêcher l’émergence d’un autre modèle culturel, privilégier le copinage rampant, l’autosatisfaction et les lèche-bottes chargés de remplir la page des bonnes notes ou congratulations. Les acoquinements et accointances participent pareillement à établir les rapports de force et fausses évaluations. 

Slimane Benaïssa communiquera par conséquent en 2016 une missive notifiant qu’au sein d’une jeunesse algérienne historiquement détachée de la lutte de libération, l’échelle des valeurs avait changé, que pour eux « (…), cette guerre c’est du passé, c’était il y a un siècle. Non parce qu’ils la méprisent, mais parce qu’ils sont inscrits dans une autre notion de temps. Nous n’avons pas les mêmes horloges dans nos têtes. İls sont les enfants des réseaux sociaux et du numérique, ils parlent une autre langue que nous et nous devons apprendre à la parler si nous voulons continuer à communiquer avec eux (…) On ne peut pas les juger de manière décalée, dépassée. » (S. Benaïssa, in Liberté, 04 juil. 2016). 

İl s’agit là toujours de fossés à combler, d’un anachronisme qui requiert de l’investissement de soi, cela pour le meilleur et pour le pire. Alors, malgré l’échec annoncé Boualem zid el gouddam (Boualem va de l’avant) et bon vent ! 

(*) Boualem, personnage éponyme de la pièce de 1974 Boualem zid el gouddam (Boualem va de l’avant), c’est évidemment ici Benaïssa. 

Saâdi-Leray Farid. Sociologue de l’art