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Enjeux esthétiques et politiques de la mobilisation artistique durant la « guerre civile » algérienne (1992-1999) par Fanny Gillet

Cet article questionne la « crise de la représentation » qui caractérise la production visuelle pendant la guerre civile algérienne des années 1990. 

« Voici donc que la bataille fait rage au sein de la pólis, une bataille sans exploits, sans trophée, mais non sans victoire, une bataille qui imite et dévoie celles qu’il est licite de mener contre l’ennemi extérieur. Voici qu’en un déplacement monstrueux du sacrifice l’égorgement (sphage) prend des citoyens pour victimes ; voici que les femmes, normalement assignées à demeure à l’intérieur de la maison, montent sur les toits, que les esclaves servent de compagnons de combat. » Nicole Loraux, La cité divisée. L’oubli dans la mémoire d’Athènes[1]

Dans son ouvrage, Nicole Loraux analyse les conditions qui président au maintien du modèle démocratique de la Grèce antique face à ce moment de rupture que constitue la stásis ou crise politique, morale et sociale qui touche la cité-État. La recherche d’un consensus pour surmonter la sédition proviendrait alors de la nécessité d’oublier plutôt que du rappel de la violence fratricide, d’autant plus difficile à justifier lorsque l’ennemi procède de l’intérieur. En posant les fondements historiques et anthropologiques qu’implique une situation d’amnistie, Nicole Loraux tente de mettre au jour les processus politiques et religieux qui participent à asseoir les mécanismes officiels de cet « oubli historique partagé[2] ». Cette approche permet de comprendre par quels recours la cité évacue et refoule toute image de sa propre division par l’injonction à ne pas évoquer les malheurs du passé, immobilisant ainsi les potentialités de la dynamique mémorielle[3].

Les hasards de la publication font coïncider la parution de La cité divisée. L’oubli dans la mémoire d’Athènes avec la vague de massacres perpétrés à la fin de l’année 1997 contre les habitants des communes de Raïs, Beni Messous et Bentalha durant la « guerre civile »[4] qui frappa l’Algérie dans les années 1990. Le conflit qui débute en 1992 après l’annulation par le gouvernement de Chadli Bendjedid des élections législatives remportées par le Front islamique du salut (FIS)[5] et la dissolution de celui-ci, conduit le pays dans un engrenage meurtrier où s’affrontent plusieurs groupes armés : forces de sécurité gouvernementales et groupes militaro-islamistes ou encore milices populaires. Une lutte pour le contrôle du pouvoir qui va mettre au jour dans leur dimension la plus excessive des conceptions socio-culturelles antagoniques. La majeure partie des hostilités ne cesse qu’au moment de l’élection d’Abdelaziz Bouteflika en 1999 et de la promulgation par référendum de la Concorde civile qui accorde une amnistie limitée en faveur des militants islamistes non coupables de crimes de sang, de viols et d’attentats dans des lieux publics. Les dispositions de cette loi sont réaffirmées en 2005 avec la promulgation de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, alors que les termes de la paix sociale s’imposent désormais comme une censure officielle. Ainsi, l’expression publique de la mémoire de la guerre civile est soumise à l’article 46 du chapitre 6 intitulé « Mesures de mise en œuvre de la reconnaissance du peuple algérien envers les artisans de la sauvegarde de la République algérienne démocratique et populaire » ; l’article menace d’emprisonnement et de fortes amendes toute personne qui « par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale, pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’État, nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie, ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international[6] ».

Les enquêtes que nous avons menées entre 2011 et 2017 en Algérie et en France s’inscrivent dans ce contexte de post-guerre civile où, comme le précise James McDougall, les outils nécessaires à l’analyse critique des sources disponibles sont absents[7]. Le recueil de l’information (orale, écrite et visuelle) constitue donc un aspect des problématiques développées dans cette étude où nous souhaitons analyser les conditions et les moyens de la mobilisation mis en place par le monde de l’art algérien durant la période des années 1990[8]. Quoiqu’il semble difficile de fixer des limites historiques au conflit, le choix de notre cadre chronologique est davantage lié à l’intensité de la violence exercée par les forces en présence pendant cette période que vient officiellement clore la Concorde civile. Aussi, la génération d’artistes dont il est question a pour spécificité d’avoir apporté une réponse professionnelle à ces situations. En résulte une production au caractère conjoncturel, protéiforme, voire éphémère, qui répond à des objectifs artistiques (créations « autonomes » destinées à être exposées), politiques (actions de sensibilisation via et auprès d’institutions locales et internationales) ou thérapeutiques (ateliers de création pour public ayant subi des traumatismes)[9], sachant que ces domaines peuvent se recouvrir.

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