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Le financement du projet culturel ou la pensée magique par Mansour Abrous

Le 30 janvier dernier, le ministre de la Culture a dressé un bilan de l’année écoulée. Il évoque pour la « diffusion de la production culturelle », « la recherche de nouvelles sources de financement pour sortir progressivement de la politique de la gratuité des prestations culturelles » et le « financement par le secteur privé d’un certain nombre d’activités culturelles ».

L’État concentre, et c’est sa volonté, l’ensemble des moyens financiers, ressources humaines et patrimoine institutionnel, pour « contrôler » le projet culturel « officiel ». L’État déconcentré, les collectivités territoriales, acteurs essentiels du développement et du financement de la Culture, dans les pays à fort potentiel culturel, est inexistant ou réduit à sa portion congrue. L’effondrement des recettes financières de l’Algérie, la réduction drastique du budget du secteur de la Culture accroissent les difficultés de la prise en charge des politiques culturelles.

L’État se paupérise, avec l’effondrement des recettes des hydrocarbures. Le budget « Culture 2016 » est annoncé sur une baisse de 63% de crédits. Le ministre de la Culture évoque « la rationalisation des dépenses et l’importance d’une gestion financière tout à fait transparente ». Il croit venu le temps de faire de la Culture une « ressource économique active », « une source de revenus et non plus seulement un secteur qui se contente de consommer ».

Le Secrétaire général du ministère de la Culture fait observer que la culture est le « parent pauvre » de tous les secteurs » d’activité et rappelle la croissance de 800% du budget de son secteur « consacrée, pour l’essentiel, à l’organisation de festivals et de méga évènements tels ceux d’Alger, capitale de la Culture Arabe, Tlemcen, Capitale de la culture Islamique ou bien de Constantine, Capitale de la culture Arabe ». Il évoque « l’opportunité » d’ouvrir tous les segments d’activité du monde culturel à l’investissement privé, national et étranger.

L’État trouve « la parade » du financement privé du secteur de la Culture et comme à l’accoutumée, multiplie les déclarations, les colloques, les mises en réseau « préfabriquées ». Il invite ses institutions à diversifier leurs sources de financement et somme les acteurs culturels et artistiques de financer ou de trouver financement à leurs activités.

Le ministre de la Culture propose une Conférence nationale sur la culture et l’investissement, pour l’automne 2015, avec pour « objectif de dégager les moyens à même de fructifier l’activité culturelle ». Le 13 novembre, il informe de la tenue, dix jours après, à Alger, d’une conférence sur l’investissement dans le secteur de la culture, avec la participation de tous les opérateurs intéressés par l’investissement dans ce secteur. Elle ne se tiendra pas.

Parler des industries culturelles est une hérésie, et compter sur des experts nationaux qualifiés pour organiser ces temps de rencontre en est une autre. Le 12 décembre 2015, une initiative similaire, une journée d’étude et de sensibilisation sur la création de petites et moyennes entreprises culturelles, Rencontre « Entreprises culturelles en Algérie », a été mise en place par la direction de la Culture d’Alger. Elle s’est adressée aux « jeunes activant dans le secteur culturel », souhaitant « créer des PME pour mener des projets artistiques », en présence d’experts qualifiés qui ont présenté « les différents mécanismes de financement » des projets dans l’industrie culturelle. Le ministre de la Culture en profite pour appeler « à investir dans le secteur de la Culture pour diversifier les revenus de l’économie nationale », et tente de convaincre les hommes d’affaires et les investisseurs privés à investir dans le secteur de la culture, pour « permettre à l’Algérie de retrouver son rayonnement culturel ». Elle n’a eu aucune suite et donné lieu à aucune évaluation.

Le 16 janvier 2016, il insiste sur l’encouragement de l’investissement privé dans le secteur de la Culture et invite à se démarquer « de l’idée que la culture est du seul ressort de l’État et que le secteur privé n’a pas le droit de financer un film, un ouvrage ou une œuvre artistique ».

L’intérêt du financement privé de la Culture peut s’entendre, dans un premier temps dans un partenariat public/privé, mais cela ne s’improvise pas, ne se construit pas dans le désordre, le chaos institutionnel, l’absence de ressources humaines pour piloter ce changement de cap. Cela est d’autant plus vrai, pour les arts visuels, dont le modèle économique est fragile, même dans les pays développés.

Pour masquer l’échec de la politique culturelle « officielle », le ministère de la Culture s’octroie « Un droit à l’oubli » et fait un « appel du vide », à savoir susciter l’intérêt des groupes financiers, les opérateurs privés à investir dans le secteur de la culture, qualifiant les opportunités d’investissement de « vastes et multiples ». Surfant sur l’orientation politique de « faire financer la Culture par le privé », la majorité des institutions et des acteurs culturels, après avoir vanté « l’étatisation forcenée de la Culture », s’érigent en défenseurs acharnés du modèle libéral, sans en comprendre les enjeux, les mécanismes et les modifications de périmètre de l’action culturelle.


Rémunérer l’échec

Le 30 janvier dernier, le ministre de la Culture a dressé un bilan de l’année écoulée. Il évoque « une réorientation de l’activité culturelle sur la base d’une rationalisation des dépenses » et le principe de « l’adoption d’une démarche pour le suivi et le contrôle des subventions et programmes financiers confiés aux établissements sous tutelle ».

La manifestation « Constantine, capitale de la culture arabe 2015 », dans son ensemble, est dotée d’un budget global de 1800 milliards de centimes, soit 185 millions de dollars. Elle est la manifestation culturelle la plus coûteuse depuis l’Indépendance. Par comparaison, « Alger capitale de la culture arabe 2007 », a coûté 71,5 millions de dollars. Le Fonds national de préparation et d’organisation de la manifestation, doté d’une enveloppe globale de 700 milliards de centimes, au titre de l’activité culturelle, est géré directement par le ministère de la Culture. Les 1100 milliards de centimes, consacrés aux infrastructures et au patrimoine, sont directement gérés par la Wilaya de Constantine. En matière d’arts visuels, cinq rétrospectives, une exposition thématique et un salon de la sculpture algérienne sont prévus.

Pour chaque manifestation culturelle organisée, le déroulé est intangible, immuable. Une période d’euphorie avec un énoncé d’intentions assourdissant, puis la désorganisation et enfin le délitement de l’événement. Tout cela est suivi de l’absence de bilan et de non mise en responsabilité des organisateurs. Seules les rumeurs persistent, et accréditent invariablement l’échec de la manifestation. Il n’y avait pas raison de changer de mode opératoire. Durant l’année de préparation de la manifestation « Constantine capitale de la culture arabe 2015 », tout n’est qu’embellie. Les discours sont euphoriques. Un communiqué du Conseil des ministres, du 26 décembre 2012, indique que « le président de la République a instruit le Gouvernement, à travers le ministère de la Culture, d’entamer toutes les démarches auprès des instances arabes en charge des affaires culturelles pour que Constantine soit consacrée Capitale de la Culture Arabe à partir de 2015 ». Quatre jours après, l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences (ALESCO), adopte une recommandation dans laquelle elle proclame la ville de Constantine capitale de la culture arabe pour l’année 2015.

Au Palais Ahmed Bey de Constantine, le 15 février 2013, le Premier ministre déclare « Constantine, capitale 2015 de la culture arabe (est) une chance pour la ville ». La ministre de la Culture évoque « une sainte alliance » pour réussir cet évènement », avec pour enjeu de « permettre à toute la région de Constantine de se requalifier culturellement ». La nouvelle ministre de la Culture surenchérit, le 27 mai 2013, à la 22e Conférence de l’organisation arabe pour l’éducation les sciences et la culture (Tunis) : « Tous les moyens matériels et humains (sont) mobilisés pour garantir le succès de cet événement culturel panarabe ». En communication interne pour le Pays, elle estime que la manifestation va « signer la renaissance culturelle de cette ville ». Le 1er juin 2014, le Premier Ministre force le trait, lors de la présentation du plan d’action à l’Assemblée Populaire Nationale (Alger) : « Outre la valorisation de notre patrimoine culturel, une dynamique sera impulsée pour le développement d’un service public de proximité de la culture ».

Dès l’entame de l’année, le 17 janvier, le commissaire de Constantine, capitale de la culture arabe 2015 informe que les crédits de l’événement ne sont disponibles que depuis quatre jours « Je le dis et redis, nous ne disposons de moyens de financement que depuis quatre jours, je ne vous cacherai pas que des prestataires extérieurs engagés dans la préparation de la manifestation nous ont nettement fait savoir que s’il n’y avait pas de contrepartie financière à ce qu’ils faisaient, il n’était plus question pour eux de continuer ». Le 10 février, le wali de Constantine contredit le commissaire et déclare que le programme et le financement de la manifestation « Constantine, capitale de la culture arabe 2015 » sont maintenus dans leur totalité. Le lendemain, la ministre de la Culture dément à son tour « tout retard dans le versement du budget alloué à la manifestation Constantine capitale de la culture arabe 2015 ».

Les problèmes sont nombreux. La programmation est pauvre et anarchique « la grande anarchie constatée dans les programmes et plus spécifiquement certaines activités qui faisaient doublon et d’autres qui étaient très franchement folkloriques et dérisoires ». La gabegie financière est totale, qui vaut une démission de la cheffe du département communication et porte-parole officielle de la manifestation. Elle parle de passations douteuses de marchés, de corruption, de dilapidation de deniers publics. La concertation avec les habitants de la cité est nulle : « Quelle est l’utilité, madame la ministre d’un événement d’une telle ampleur s’il n’offre pas l’occasion à sa population de mettre en avant son faire savoir, son savoir vivre, ses valeurs ancestrales, ses créateurs, à travers ses artistes, ses peintres, ses sculpteurs, ses cinéastes, ses boites de production, ses artisans. La population de Constantine refuse catégoriquement l’humiliation de figurer en « décor de circonstance ». Des voix s’élèvent pour transformer la réalité de la manifestation. Le commissaire de la manifestation souhaite engager les deniers publics « dans des projets à plus-value culturelle, historique dont hériterait la ville de Constantine pour l’avenir et non pas à festoyer ».

Après l’annonce euphorique de la manifestation « Constantine capitale de la culture arabe », la réalité économique du Pays « rattrape » et douche cet enthousiasme. Les dysfonctionnements des circuits de validation des attributions budgétaires amplifient les difficultés. Il est prévu de transmettre, au ministre chargé des finances, pour le 31 décembre 2016, un bilan global des dépenses de fonctionnement. J’ajouterai « en principe », car le 8 décembre 2014, la ministre de la Culture fait état d’une attente « des rapports finaux concernant les activités des entreprises ayant bénéficié de budgets pour la célébration du 50e anniversaire de l’indépendance ». Elle ajoute « le fonds dédié au festival panafricain a été fermé en 2013 et celui consacré à la manifestation Tlemcen, capitale de la culture islamique sera, quant à lui, fermé en 2015 alors que le fonds d’Alger, capitale de la culture arabe le sera après règlement des dettes ». A ces retards de gestion, de remise de bilan, de clôture de comptes, s’ajoute la non-exécution budgétaire, sur le plan des investissements. Dans un entretien au quotidien Echourouk, le 18 novembre 2014, la ministre de la Culture évoque « un retard de 75% dans la réalisation des infrastructures de base et des grands projets, malgré la disponibilité d’un budget », dans le plan quinquennal du ministère de la Culture.

Le 20 août 2015, le Premier ministre effectue une visite à Constantine. Lors de sa rencontre avec la « société civile », il n’évoque pas la manifestation « Constantine capitale de la culture arabe ». Il ne pouvait l’évoquer sans faire part de la désorganisation de l’événement, l’incompétence des responsables, des commissaires d’exposition, des équipes de production, des projets à l’arrêt, de la pauvreté de la programmation, de la gestion des équipements, de la gabegie financière, du désintérêt du public. 70 milliards de dinars, trois ministres de la Culture, pour un événement à l’échec prévisible. Pour les arts visuels, il y avait une attente pour les projets d’équipement (le Palais des expositions, le musée des arts modernes, le centre des arts). Il n’y a rien de concret : études bâclées, chantiers arrêtés, surévaluation financière, calendrier de livraison non maîtrisé.

Au mois d’avril 2016, les 11 et 17, le ministre de la Culture dresse le bilan de la manifestation « Constantine, capitale de la culture arabe 2015 » et affirme que le pari de l’organisation de cette manifestation est gagné : « Toutes les activités programmées ont eu lieu, de même que la manifestation a bénéficié d’une grande médiatisation, ce qui lui a conféré une réussite sur le plan national et également arabe ». Et pourtant en décembre, il est indiqué que la trésorerie de la wilaya de Constantine, sera destinataire « de la moitié des montants financiers nécessaires pour l’achèvement des projets lancés dans le cadre de la manifestation « Constantine, capitale de la culture arabe », permettant « le redémarrage de ces chantiers, à l’arrêt depuis des mois ».
Mansour Abrous
Le 3 et 4 février 2017

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