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“IL N’Y A PAS DE POLITIQUE CULTURELLE” – Entretien avec Jaoudet Gassouma

Né en France d’un père financier tunisien d’origine turque et d’une mère fonctionnaire algérienne kabyle, Jaoudet Gassouma a longtemps eu des difficultés à vivre sur le territoire algérien en tant que résident pour ensuite obtenir il y a quelques années seulement sa nationalité algérienne. Artiste peintre et écrivain, il revient sur son parcours et se dévoile à nous à travers cette entrevue :  

J’avais commencé à gribouiller vers l’âge de 4 ans et à l’âge de 6-7 ans, je lisais beaucoup la revue Mqidech, pif ou mickey magazine. Je dessinais et mon père m’a corrigé et j’en étais surpris. Il avait un trait fabuleux. Dans ma famille, il y avait aussi des artistes musiciens ou plasticiens, tels que Rachid ou Mohamed Sergoua,  ou Amar et Karim Sergoua ou ma cousine Naouel qui est dessinatrice. Donc petit, je pratiquais le dessin et j’aimais beaucoup la lecture, ce qui a été encouragé par mes parents.

Comment s’est passée l’entrée à l’école des beaux-arts ?

Le jour où j’ai voulu intégrer l’école des beaux-arts, j’ai voulu le faire en tant qu’adulte, donc c’est vers 27 ans que j’y suis allé, d’un choix assumé. Je voulais faire une formation pour accompagner ma vision du monde. J’ai passé le concours national où j’ai échoué. J’ai ensuite passé une année à m’exercer à la maison sur le plan théorique et pratique pour repasser le concours. J’ai préparé un dossier artistique dans tous les domaines, même le carton à dessins était fabriqué par mes soins. Je me suis présenté au concours supérieur cette fois-ci. Il y avait dans le jury de sélection Ali Silem, Choukri Mesli  allahe yrahmou et Malika Bouabdellah, plus une épreuve de dessin. Ensuite on a eu deux ans de tronc-commun où on a eu des modules formidables, de l’architecture, de l’anatomie, de la politique et des idéologies religieuses, les langues, l’histoire de l’art et civilisations, la philosophe, la sociologie, la psychologie. J’ai travaillé un mémoire de fin d’études sur un thème utile, sur des personnes en difficulté, des autistes, des trisomiques, de jeunes prisonniers et les mouvements aliénants. Ce mémoire est utilisé dans les hôpitaux en Europe. Par la suite, on s’est battus pour qu’il y ait un magistère à l’école. Dans cette première promotion en 2005, nous étions une trentaine. Il y avait plusieurs spécialités : histoire de l’art, histoire de l’architecture et de l’environnement, design, art et communication. C’était ouvert aux autres disciplines des autres universités. Parmi ceux des beaux-arts, il y avait Hamid Kouache, Abdelmalek Yahia, Kheira Slimani, Mohamed el Ghobrini allah yerahmou, Omar Chayani, Mokrane Zerka, Djamel Larouk, Akli Madoun, Ramdane Boudjenah… J’avais travaillé sur « l’art contemporain algérien est-ce une réalité ou un exercice de style ? » c’est un projet de livre justement que je prépare à l’édition.

Certains artistes plasticiens s’adonnent à l’écriture, qu’as-tu produit en dehors des écrits journalistiques ?

J’avais enchaîné de petits jobs avant d’entrer aux Beaux-arts. Le premier véritable travail que j’ai eu c’était en tant que journaliste, métier que je continue à exercer jusqu’à maintenant. C’était très important qu’il y ait quelqu’un du domaine qui écrive sur la culture. Je fais de la critique parce que je maîtrise les codes, du moins théoriquement. J’ai écrit 231 articles en une année sur les différents domaines, de théâtre, de cinéma, d’arts plastiques ou autres. Mon premier livre était sur l’artisanat algérien, je l’avais fait avec Toufik Fadel à partir du Musée des arts et traditions populaires, il continue jusqu’au jour d’aujourd’hui à être utilisé et réédité. J’ai produit beaucoup de livres et d’articles sur le tourisme culturel, sur la Kabylie, Jijel, Constantine, Annaba… j’ai participé à un livre sur Istanbul aux éditions Al-Bayazin. J’écrivais également pour la revue Tassili, la revue Algérie-ferries, pour l’année de l’Algérie en France. J’ai écrit aussi un livre biographique sur Salima Souakri. J’ajoute un côté littéraire dans la monographie, afin de la rendre plus digeste, plus esthétique. Je passe souvent de 3 mois à 2 ans à faire des recherches et 10 jours à écrire en moyenne. Avec Mustapha Nedjai, j’ai participé au livre « Ayrad », sur les formes para-théâtrales du carnaval. Pour les romans, j’en ai cinq : « Zorna », « Tseriel ou les yeux de feu », « Cubaniya » et deux en préparation.

En dehors de la peinture, as-tu d’autres médiums utilisés dans ta pratique artistique ?

Pour les arts plastiques, je fais essentiellement de la peinture pour des motifs techniques. J’aime bien travailler la sculpture, avec de la résine, la lithographie, la gravure  mais il y a un problème d’espace. Ce qui ne me permet de faire que de la peinture. J’avais une chambre de 16m2 dans laquelle je travaillais, il m’arrivait de travailler sur mon lit avec de la peinture sur mes genoux, j’ai bousillé tous mes draps. A une époque j’habitais un petit appartement à Bousmail. J’avais une commande de 2m x 2m, j’ai dû la faire dans le hall d’entrée. Ça prenait toute la surface au point de devoir marcher sur la peinture. Maintenant j’ai un petit espace laissé par un mécène mais je travaille par séries à cause de l’espace étroit.

Quel est le fil conducteur entre tes œuvres littéraires et plastiques ?

Dans mon premier roman, « Zorna », il y a une situation où une fille est dans sa chambre, elle a un petit canari qui chante, du jasmin dans un verre, un coussin rose, à un certain moment sa situation va se transformer et pendant que je décris ce changement, l’atmosphère de la pièce varie. Dans ma peinture c’est très coloré. Je suis un enfant de la rue, street artiste, dessinateur hiéroglyphique. Quand j’écris un roman, il y a toujours un aspect cynique et sarcastique. Cela vient de la BD et de la rue. Le lien entre la peinture et l’écriture, il y est dans la description potache. Ma peinture est très potache et ironique. Je dirais un peu grotesque. J’étais content de voir que Mehdi Djellil ou AdlèneSamet ont travaillé sur mon boulot. Ils me l’ont dit et ça fait partie des belles choses de la vie. C’est rassurant par rapport à ce qui est coloré, rigolo, festif où tout le monde se reconnait. Dans l’écriture, il y a aussi ce côté, surtout dans le roman qui est un espace de liberté absolue. Sur le caractère des personnages truculents, je relève des aspects grotesques que je fais naturellement dans ma peinture. J’ai, par exemple, un personnage gay, dans un roman que je suis en train d’écrire. Manakholia est un personnage très coloré, exubérant et humain. Je suis tolérant et humain avec mes personnages mêmes imaginaires. Dans ma peinture, si les personnages sont déstructurés, ils ne sont pas forcément négatifs, ils sont en voie de reconstruction, il y a toujours de la résilience.

Des projets d’organisation d’événements artistiques ?

Nous avons été à l’initiative d’Artifariti*, avec Mustapha Nedjai et Karim Sergoua, après quelques aventures en RASD dès 1991 mais nous n’y sommes jamais allés après 2007 et avons laissé d’autres le faire comme le plasticien Walid Aidoud qui continue de plus belle à assurer la relève. Nous avions fait des feuilles de route au Ministère de la Culture concernant le marché de l’art, ou les archives filmées,  mais en fait le constat est terrible, il n’y a pas de politique culturelle et nos suggestions ne sont pas suivies. J’ai un projet sur l’échelle continentale “l’African art battle”. Je peux trouver des sponsors mais pour la circulation des artistes, j’ai très peur que ça ne soit pas évident, je ne suis pas homologué, je n’ai pas d’agrément pour pouvoir délivrer des prix aux vainqueurs. Depuis la mésaventure d’ARTA*, j’ai peur de m’engager dans quoique ce soit, nous avons été refroidis par l’incurie de ceux qui sont en charge de ce domaine.

 

Propos recueillis par Amel Djenidi

 

*  http://www.artifariti.org/en/

**  https://www.facebook.com/ARTAlgiers/