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Interview de Abderrahman Saaïdi, fondateur de la galerie Memoarts (Maroc), à la revue Finances News Hebdo.

«L’expertise au Maroc, qu’elle soit privée ou judiciaire, doit être réformée rapidement» – Propos de Abderrahman Saaïdi, fondateur de la galerie Memoarts, à la revue Finances News Hebdo, pour lequel les amateurs d’art font indiscutablement partie d’une élite financière et forcément intellectuelle, parce que l’art nécessite une certaine tournure d’esprit, une certaine formation pour ne pas dire formatage. Les collectionneurs sont rares et se tournent de plus en plus vers l’art contemporain après avoir été longtemps sous influence orientaliste. Mais pour que le marché marocain de l’art puisse se développer, il est vital qu’il s’ouvre sur le plan réglementaire, législatif et douanier pour qu’il y ait des échanges avec le monde extérieur de manière légale et organisée.

– Finances News Hebdo : Peut-on avancer que l’acquisition de l’art relève du domaine du luxe et qu’il reste l’apanage d’une certaine élite ?
Abderrahman Saaidi : Forcément ! Celui qui acquiert un objet d’art ne cherche pas un objet utile puisque l’art par définition, est l’inutile, le beau, … Il est évident que celui qui achète une oeuvre d’art fait partie, par définition, d’une élite. En effet, il n’est pas donné à tout le monde. Les préoccupations des gens obéissent à une hiérarchie des priorités. Pour acquérir une œuvre d’art, il faut d’abord en avoir les moyens, c’est-à-dire des moyens au delà de ceux nécessaires à la satisfaction des besoins élémentaires physiologiques ou sociaux. Il faut aussi être animé par une certaine sensibilité à l’art, au beau, en avoir la prédisposition ou la préoccupation intellectuelle. En effet, il y a des gens qui ont de l’argent, mais qui ne se préoccupent guère de l’art, ni du beau en général, et dont l’échelle des valeurs, ou le paradigme, ne place pas l’esthétique en haut de l’échelle des priorités. Les amateurs d’art font indiscutablement partie d’une élite, financière et forcément intellectuelle, parce que l’art nécessite une certaine tournure d’esprit, une certaine formation, pour ne pas dire formatage.

Il va de soi que vous avez une partie des amateurs d’art qui n’est pas nécessairement fortunée, mais qui a le bagage intellectuel pour pouvoir apprécier les œuvres d’art. Ceci étant, le beau n’existe que par rapport à un paradigme … Le beau pour le Chinois n’est pas le même que pour le Marocain, de même que ce qui est jugé beau par un habitant d’une campagne marocaine n’est pas forcément du goût d’un Casablancais ou d’un R’bati ou encore d’un Américain du Nord. Parce qu’il y a une éducation au sens large du terme, un environnement socioculturel, un formatage intellectuel qui conditionnent la sensibilité de chacun d’entre nous, sa façon d’être, de «voir et regarder», et donc son rapport aux choses. L’adage «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà», se vérifie encore plus dans ce cas parce que les normes et les «règles de décodage» ne sont pas les mêmes pour tous et partout. Nos yeux ne sont pas neutres, notre cerveau décode et interprète ce que nous voyons, et ce qui est beau pour l’un ne l’est pas forcément pour l’autre…

Rappelez-vous, dans un précédent entretien accordé à Finances News Hebdo, j’avais soulevé l’idée que le Maroc vit avec beaucoup de décalage ce qu’a vécu la France. Lorsque l’engouement des Marocains se portait, il y a quelques années, sur les orientalistes parce que, d’abord, il s’agit de peinture figurative, une peinture qui nous parle, car elle représente des choses et des scènes qui nous sont familières, qui nous est donc accessible, sans nécessiter une formation particulière pour décoder l’œuvre. De ce fait, les Marocains se sont mis à acheter des œuvres orientalistes, au détriment des œuvres marocaines contemporaines. J’avais d’ailleurs prévenu du risque d’un retournement de tendance qui s’est finalement opéré parce que le goût des Marocains a naturellement évolué vers la peinture contemporaine, suivant en cela le marché mondial. D’autant plus que, mondialisation aidant, le Marocain est non seulement attentif, mais ne peut rester insensible à ce qui se passe au-delà de nos frontières.

Aujourd’hui, les amateurs d’art sont attirés plus par la peinture marocaine contemporaine que par la peinture orientaliste. D’ailleurs, même au niveau européen les choses ont évolué. A titre d’exemple, un tableau de Pontoy a été adjugé à 22.000 euros hors frais en 2009 à la galerie Drouot, ce qui aboutit à un prix de revient qu’on peut situer entre 250.000 et 300.000 DH. Le mois dernier, son propriétaire a voulu le mettre en vente et pour cela nous avons demandé l’avis d’un expert parisien, qui avait expertisé le même tableau il y a quelques années à Paris. Cet expert évalue ce tableau aujourd’hui à 5.000 euros seulement. C’est pour dire que même en matière d’art, un retournement de tendance n’est pas à exclure. Par contre, on voit de plus en plus de tableaux d’artistes contemporains marocains figurer sur les catalogues de vente aux enchères à l’étranger.

Quant au marché marocain, même si le marché international ne suit pas pour le moment, les Marocains ont pris conscience de l’importance des œuvres de peintres comme Chaibia, Gharbaoui, Demnati, Kacimi, Miloud Labied, Belkahia, Fouad Bellamine, Bine Bine, Tallal, Melehi et Rabi… Parce que c’est une peinture qui, même si elle n’a pas une cotation officielle importante à l’étranger, est une peinture authentiquement marocaine, qui fait partie de notre patrimoine et qui est appréciée par les amateurs et collectionneurs aussi bien marocains qu’étrangers.

Il est vrai qu’un certain refroidissement du marché a été récemment constaté aussi bien sur le plan international que national. Mais à l’international comme au Maroc, les prix des grandes signatures ne connaissent pas de répit, contrairement aux oeuvres de moyenne valeur ne dépassant pas approximativement cinq cent mille dirhams. En d’autres termes, les œuvres d’art entrant dans la catégorie luxe ou «œuvre d’art» ne fléchissent pas, mais celles pouvant être considérées comme «objets de décoration» ou «d’ameublement» connaissent une stagnation et parfois une légère baisse. Autre fait marquant qu’il faut souligner : les Marocains commencent à s’intéresser aux sculptures qui sont de plus en plus recherchées, alors que ce n’était pas le cas il n’y a pas longtemps. La photo comme art contemporain a également fait son entrée dans le marché national… C’est vous dire le changement qui s’est opéré dans le marché de l’art au Maroc.

– Finances News Hebdo : Le marché se développe donc à grands pas ; mais est-ce également le cas pour l’expertise de tableaux et autres objets d’art ?
Abderrahman Saaidi : Au Maroc, il n’existe pas encore de conseil indépendant. Les personnes qui peuvent donner un avis sur un objet d’art sont des personnes du business qui, elles-mêmes, achètent ou vendent des tableaux. Ce qu’on déplore un peu, c’est justement ce manque d’indépendance parce que le conflit d’intérêts, dans certains cas, est flagrant, qu’il s’agisse de conseil ou d’expertise. En matière d’expertise d’art au Maroc, autant dire qu’on est vraiment loin de ce qui se passe dans des pays comme l’Espagne ou la France.

Nous n’avons que trois ou quatre personnes qui prétendent à l’expertise en art au Maroc ; l’art en général. Or, il est impossible d’être expert en art, toutes branches confondues. Ailleurs, il y a des gens qui ont consacré toute leur vie à l’étude de l’œuvre d’un seul artiste, pour élaborer ce qu’on appelle un catalogue raisonné de l’artiste en question. Sans aller plus loin, devenir expert d’un artiste donné suppose beaucoup d’études, de persévérance et de sacrifice. Prenez Maurice Arama, il s’est spécialisé dans l’œuvre maghrébine de ce peintre. En sa qualité de critique d’art et spécialiste de Delacroix, il peut écrire des analyses et les articles sur les œuvres de certains artistes orientalistes, dont Delacroix, dont il est reconnu expert par la communauté des amateurs et par les spécialistes. Mais il s’interdit de se proclamer expert en peinture orientaliste, dans son ensemble.

Il est difficile de nos jours de se prétendre expert généraliste, car on ne peut se spécialiser que sur une époque ou un peintre donné, et encore faut-il confirmer son analyse par des études scientifiques, de datation en particulier, études pour lesquelles le Maroc n’est pas encore outillé. Nous avons des experts du «regard» ou de la «proximité», dans la mesure où les personnes concernées connaissent ou ont connu les peintres et leurs œuvres pour les avoir côtoyés. Pour ce qui est de l’expertise, je pense que le Maroc est confronté à un phénomène grave qui risque de détruire le marché de l’art et la valeur de la création artistique marocains. C’est le phénomène du faux qui se développe à une grande vitesse, encouragé en cela Ce sont les mêmes amateurs et marchands, déclarés ou non, qui sont actifs sur le marché de l’art.

Par des complicités à plusieurs niveaux. Mais la complicité ou, dans le meilleur des cas, la complaisance la plus grave est celle de l’expert qui, depuis quelque temps déjà, et en dépit des avertissements, contestations et actions disciplinaires et judiciaires, continue à délivrer contre monnaie sonnante et trébuchante des certificats d’authenticité à des œuvres qui ne sont manifestement que de vulgaires imitations. Ces faux concernent principalement les artistes marocains décédés, dont les intérêts moraux et matériels ne sont plus défendus par des ayants droit vigilants et compétents.

Cette situation commence à porter préjudice à la peinture marocaine, même à l’étranger. En juin dernier, trois faux Gharbaoui ont été mis en vente aux enchères à Paris à des prix variant de 20.000 à 35.000 Euros. Lorsque des amateurs marocains ont signalé à la maison de vente que ces œuvres étaient douteuses, le représentant de celle-ci a répondu que sa maison était protégée par des certificats d’authenticité délivrés par un expert marocain et apposés au dos de chaque tableau. Malgré les réserves émises, les tableaux n’ont pas été retirés de la vente, mais, heureusement ils ont été ravalés faute d’enchères. Le bouche-à-oreille France-Maroc avait bien fonctionné. Mais la peinture marocaine n’en est pas sortie indemne, et la confiance dans les œuvres d’origine marocaine a été un tant soit peu écornée. Le même expert avait d’ailleurs organisé récemment, dans son propre domicile, une exposition-vente portant sur un grand nombre d’œuvres d’artistes marocains décédés, et dont l’authenticité de leur quasi-totalité a été dénoncée par des artistes et des amateurs marocains avertis. Le catalogue distribué à cette occasion annonçait que les œuvres étaient accompagnées d’un certificat d’authenticité délivré par un expert (lui-même) et qui proposait des prix jugés trop élevés, même pour des œuvres authentiques.

L’expertise au Maroc, qu’elle soit privée ou judiciaire, doit être réformée rapidement. Il en va de la sécurité des transactions et du climat des affaires au Maroc. Incompétence, complaisance, copinage, irresponsabilité et conflits d’intérêts rendent cette activité très nuisible pour notre économie.

– Avez-vous une idée de la taille du marché des d’œuvres d’art ?
Abderrahman Saaidi : C’est un marché très petit. Ce sont les mêmes amateurs et marchands, déclarés ou non, qui sont actifs sur le marché de l’art, dans les salles de ventes aux enchères ou ailleurs. Les acheteurs, nous les connaissons et ils ne sont pas nombreux. Memoarts en a fidélisé une centaine. Pour l’ensemble du Maroc, ce marché est constitué de 1.200 à 1.500 personnes, ce qui n’est rien par rapport à une population de 34 millions d’âmes que compte le pays. C’est un tout petit marché et une bonne partie de ces acquéreurs sont de nouveaux riches qui achètent les œuvres comme investissement spéculatif, ou comme produit d’épargne. Un tiers, à mon avis, est constitué de véritables amateurs d’art et de collectionneurs, qui suivent un artiste ou un mouvement et achètent ses œuvres par amour ou passion.

– Pour avoir une idée précise de ce marché, quelles sont les meilleures ventes et à combien elles se concluent ?
Abderrahman Saaidi : Le marché de l’art au Maroc n’étant pas réglementé, je ne donne pas crédit aux prix déclarés parce qu’on ne peut rien contrôler. À Memoarts, nous avons vendu une toile du peintre marocain Ahmed Cherkaoui à 1.800.000 DH; c’était une des plus belles ventes de la galerie ! À signaler que les toiles marocaines vendues à l’étranger sont souvent achetées par des Marocains.

– Est-ce que les ventes effectuées dans d’autres pays se font de manière organisée ?
Abderrahman Saaidi : Pour que le marché marocain de l’art puisse se développer, il est vital qu’il s’ouvre sur le plan réglementaire, législatif et douanier pour qu’il y ait des échanges avec le monde extérieur de manière légale et organisée. Aujourd’hui, l’échange commercial avec l’étranger se fait de manière contournée, en l’absence d’une démarche ou d’une procédure organisant ce flux. Cette ouverture est de nature à aider au développement de la peinture marocaine. Rappelez-vous les peintres français du début du XXème siècle, les impressionnistes, en particulier, se sont valorisés grâce aux acquisitions massives par les Américains.

–  Quelles sont les toiles célèbres qui ont été acquises par des Marocains et qui se trouvent actuellement au Maroc ?
Abderrahman Saaidi : Les collectionneurs, les Marocains comme les autres, sont très discrets quant à leurs acquisitions. Ceux qui détiennent de très belles œuvres n’en parlent pas et se contentent de les montrer aux intimes. Des œuvres à caractère international, comme celles de Bernard Buffet ou de Karel Appel, l’un des précurseurs du mouvement Cobra, et beaucoup d’autres se trouveraient dans des collections marocaines.…

Source : Finances News Hebdo
Hors-Série N°21