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Interview : Ghani Alani, calligraphe irakien (Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe)

« La calligraphie est la géométrie de l’âme » Ghani Alani, calligraphe irakien né à Bagdad en 1937, aujourd’hui résidant en France, a reçu le Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe en 2009, en sa qualité de grand maître de la calligraphie contemporaine. Dans cet entretien, il explique son rapport à cette belle forme d’art ancestral.

UNESCO : Qu’est-ce qui vous amené vers la calligraphie et à ce que, de cet art ancestral, vous fassiez votre art personnel ?

Ghani Alani : La calligraphie, c’est pratiquement la totalité de ma vie. J’ai commencé à m’y intéresser dès mon jeune âge. Il me semblait qu’elle recelait une sorte de mystère qu’il me fallait résoudre. Ainsi, je me suis mis à faire le tour du patrimoine de ma région, des monuments de Sumer, de la Mésopotamie, ainsi que de l’Orient islamique, lequel avait fait évoluer l’écriture, tandis que l’image prenait son essor en Occident chrétien. Or, la calligraphie, c’est l’écriture et l’image à la fois. Dans la civilisation orientale, il y a l’unité de l’expression. Cette philosophie est présente chez tous les grands savants, les cheikhs de notre Orient — l’équivalent des maîtres zens en Extrême-Orient —, qui croient au principe unificateur de l’univers. Dans cet ordre d’idée, l’écriture se révèle comme un art bien proportionné à travers la lettre, dans laquelle réside l’évocation de cette proportion qui existe aussi bien dans l’alchimie, que dans l’art, voire même dans le numérique. 

Vous avez reçu le Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe pour votre travail de calligraphe et de passeur d’une culture. En quoi consiste votre démarche ?

Ce qui a plu au Jury international m’ayant ce prix, c’est la manière dont on considère que cet art exprime une culture. Et c’est ce que je me suis toujours évertué à défendre, surtout depuis mon arrivée en Europe. Il y a cinquante ans, la calligraphie n’existait pas sur ce continent. J’ai été le premier à exposer des œuvres calligraphiques, en 1973, à Paris, à l’époque où l’on ne parlait même pas de « calligraphie », mais d’« art de l’écriture ». Il était donc naturel que cet art scriptural soit enseigné là où se donnaient les cours de langue, j’ai ainsi eu la possibilité d’intégrer des ateliers calligraphiques aux programmes de la mairie de Paris. Les ateliers étaient alors ouverts aux artistes qui s’inspiraient de la lettre dans leur peinture. Quoique titulaire d’une « Ijâzé », je n’avais jamais pensé enseigner la calligraphie à Paris, moi qui étais juriste à la base — je suis l’auteur d’une thèse sur la « propriété intellectuelle », ce qui a constitué mon tout premier lien avec l’UNESCO. Toutefois, j’avais promis à mon maître, Hachem al Baghdadi, alors que j’étais âgé d’une douzaine d’années, de continuer à pratiquer la calligraphie. J’ai donc essayé d’honorer ma promesse en continuant la transmission de cette Ijâzé car, en faisant en sorte que d’autres la reçoivent, j’avais la possibilité de faire vivre un art millénaire.

Qu’est-ce qui, selon vous, fait que la calligraphie arabe est bien plus qu’un art scriptural, qui perdure depuis des siècles, voire des millénaires, tout en se laissant réinventer par des artistes comme vous ?

Après avoir débarrassé l’écriture de son côté utile, j’entre dans le beau, ce qui opère un élargissement de la parole, c’est-à-dire d’aller peut-être au-delà de la parole. Calligraphie vient de l’union de deux mots grecs : kallos, qui signifie « beau », et grapheîn, « écrire ». En arabe, c’est « al-khatt », c’est-à-dire la ligne, qui est une succession de points, ceux-ci étant des unités de mesure. Nous sommes bien dans le domaine de la géométrie, donc, et comme dit le poète : « Al-khattou handasat’ar-rouh. » (« La calligraphie est la géométrie de l’âme. ») Les observateurs d’une calligraphie ne demandent pas ce qu’exprime un texte, mais se contentent d’en apprécier l’esthétique, et qu’est-ce que l’esthétique sinon l’expression formelle d’une émotion ? La calligraphie existait déjà avant le Coran, le peuple arabe étant un peuple du verbe. Il y avait une sorte de concours dans la région de l’Arabie ancienne, un prix littéraire : calligraphier un poème est une manière de l’admirer, on en faisait alors des « mouallakat ». Or, la plupart des poètes de l’Arabie ne savaient ni lire ni écrire, mais ils appréciaient la beauté. Imrou al-Qaïs, par exemple, parlant des vestiges, disait que l’écriture était une trace laissée derrière soi. La calligraphie peut également servir à exprimer le mouvement spirituel, le souffle divin contenu dans chaque mouvement du vivant, comme la danse ou encore la marche d’une gazelle… 

Comment décririez-vous ce rapport intime que vous entretenez avec l’art de l’écriture arabe ?

Aujourd’hui, il y a 15.000 œuvres dans mon atelier de Paris. Ma calligraphie est un art poétique : j’exprime la lettre de l’alphabet, je chante la lettre, comme je l’ai fait à travers un recueil intitulé le Diwân des Lettres amoureuses (L’Archange minotaure, 2007, ndlr), entres autres ouvrages. Je voyage avec mes lettres comme l’on voyage avec un poème. Ce qui explique pourquoi je mets mes poèmes en tableaux. La plupart des milliers de tableaux que j’ai dans mon atelier, ce sont mes poèmes. Parce que l’on apprend de la même façon la métrique poétique. Et, quand on entre dans le domaine de la poésie, l’on se rend compte alors que la calligraphie n’est pas qu’esthétique, mais que c’est également une émotion. Là est le mystère, cette chose qui, très tôt, m’avait poussé à entrer dans cet univers artistique sans nul autre pareil. Ayant étudié en philosophie la notion de « proportion parfaite », j’ai trouvé que quelque chose de cet ordre attirait l’attention, au-delà de la forme.

Quel est votre sentiment quant à la survie de l’art calligraphique, ou autre, au vu des drames qui frappent aujourd’hui le patrimoine archéologique de votre région natale ?

La calligraphie n’a jamais cessé d’évoluer, même dans les périodes difficiles, elle a sa place. Lorsque Bagdad a été détruite sous les temps mongols, la calligraphie a continué d’exister, d’évoluer et de se développer, notamment à travers l’imprimerie, la mécanisation et le numérique. Et lorsque la religion musulmane s’est élargie des portes de la Chine jusqu’à l’Andalousie, la calligraphie s’est réinventée, de même qu’en Perse… L’écriture évolue en fonction du contexte, de la culture, etc. Je ne doute pas donc que, même si toutes les forces les plus obscures tentent d’anéantir la culture et le patrimoine de l’actuel Irak, il y aura toujours assez de forces positives pour faire ressurgir l’art de ses décombres, l’art comme expression primordiale du vivant.

Khalil Khalsi
soure : http://www.unesco.org





« Ghani Alani est aujourd’hui reconnu comme un grand maître qui, fait très exceptionnel et rarissime s’est vu attribuer deux fois l’Ijazé, la distinction suprême chez les calligraphes et que l’on peut traduire par transmission ou autorisation. Ghani Alani est un homme qui fertilise l’esprit en allant à l’essentiel, il se fait passeur du savoir, des connaissances et disciplines traditionnelles, mais il est un artiste créateur et un enlumineur d’une grande modernité, grâce à lui et à l’ouverture de son esprit sur le monde, il n’y a ni passé, ni présent, tout n’est qu’une longue continuité vers un futur alimenté d’espérance. » Michel Bénard

 

 

Transmission traditionnelle de maître à élève

Il est plus véridique, pour évoquer ce sujet, que je me prenne comme témoin de cette période, car j’ai eu la chance de côtoyer deux générations de maîtres traditionnels et de professeurs d’Art, et parallèlement d’enseigner moi-même très tôt, alors que j’étais encore étudiant aux Beaux Arts, en Enluminures, et professeur à la faculté d’urbanisme. Deux cultures à Bagdad: Ecole et facultés (Droit), et étude avec le maître, qui m’a accordé l’Ijazé  me faisant entrer dans la généalogie des maîtres de l’Ecole de Bagdad. Cette double culture apprentissage/enseignement s’est elle-même doublée d’une double culture orientale et occidentale (docteur en Droit) et d’enseignement aussi bien universitaire que transmission de maître à élève, comme celle que j’ai reçue moi-même.

Mon histoire avec l’art et la poésie a commencé dès mon plus jeune âge, à Bagdad, où je suis né, héritière de longues traditions d’écriture et foyer de belles calligraphies et paroles. Jamais on n’entrait dans une maison, même modeste, sans y trouver un tableau d’une poésie calligraphiée qui rendait hommage à l’hospitalité des habitants.

Mais le véritable contact avec la poésie s’est fait surtout dans les lieux publics: marchés, “souk” et cafés où des poètes conteurs composaient spontanément de beaux vers. Je me souviens particulièrement bien d’un homme du peuple contant l’ascension (le Mir’aj) du prophète aux sept cieux, qui, arrivant au quatrième ciel, entendit des crissements et demanda à l’Archange Gabriel qui l’accompagnait ce que c’était. L’Ange lui a répondu qu’il s’agissait des calames des anges chargés de calligraphier les oeuvres terrestres des hommes.

Je me rappelle aussi le le récit d’un poète ivrogne se promenant sur le marché qui racontait, en faisant allusions à certaines lettres de l’alphabet, qu’arrivant la veille chez lui bien saoul, il lui semblait qu’il calligraphiait avec ses pieds la lettre Lamalif, qui évoque une démarche à la manière de Charlot. J’ai cru croiser un Rabelais oriental.

De grands poètes, tel Abou Nuwas qui décrit dans un rêve sa bien-aimée, en faisant allusion à la lettre Lamalif: “Je t’ai vue m’enlacer dans mon rêve comme l’Alif enlace le Lam…”

La rencontre la plus marquante dans ma vie d’artiste, c’est cette assemblée hebdomadaire de poètes, de peintres et de musiciens autour de mon maître Hashem al-Khattat dit El Bagdadi (1917-1973), au moment où je prenais mes cours. Une fois que mon maître était en train de corriger mes lettres, son regard est tombé directement sur un Dal (équivalent d’un D) qui était disproportionné, erreur qui n’a pas échappé à un poète qui en a fait une critique poétique, composant un vers. “Ton dal aurait pu être beau, mais il est vide comme un tambour”. Cette anecdote résonne toujours à mes oreilles!

La complémentarité de ces deux arts donne l’impression qu’il n’y a qu’un calligraphe qui peut pénétrer au coeur de la poésie sans trahir la pensée du poète. Par la calligraphie, l’adage “Traduttore, traditore” est caduc.

par Ghani Alani


WEB TOUR 
– http://www.soufisme.org
–  http://fr.wikipedia.org/wiki/Ghani_Alani
– http://ghanialani.canalblog.com/
 https://leportraitinconscient.com

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