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Lazhar Hakkar - L'attente, , 2005, T. mixte, 35 cm x 25 cm

L’art algérien existe-t-il ? par Françoise Monnin (2003)

«Dès qu’un homme commence à peindre, il perd sa nationalité, répète à l’envi Abdallah Benanteur, peintre né en 1931 à Mostaganem, et installé depuis tout juste 50 ans à Paris. Il est temps qu’on le sache. Ceux qui se disent peintres algériens sont victimes de leur ignorance. Un peintre ne doit pas s’exprimer, il doit témoigner. Je n’ai pas le pouvoir de représenter mon pays. La seule chose que m’a appris la peinture, c’est que je ne suis rien. Et c’est formidable». Agacé par la récupération de son exposition actuelle, à l’Institut du Monde Arabe, par le festival, Benanteur l’est tout autant par les bibliothèques, qui souhaitent acquérir les originaux des ouvrages qu’il a illustrés. Soit un travail mené en accompagnement de sept cents poèmes du monde entier. «Chaque pays me réclame les siens, et cela me choque. La peinture doit être à la portée de tous, je la fais pour tous». Cette évidence n’empêche pas les racines de nourrir des bourgeons, et la terre algérienne a vu naître, au XXe siècle, de nombreux artistes, inscrits dans une tradition arabe et attirés par certains modèles occidentaux, notamment français. Le XXIe siècle s’annonce relativement universel. Les peintures, les photographies et les vidéos des jeunes artistes, nés de parents algériens et installés à Paris, New York, Marseille ou Londres (tels Djamel Tatah, Samta Benyahia ou Kader Attia, qui sera présent lors de la prochaine Biennale de Venise), en témoignent. Il n’empêche que quatre générations d’élèves des beaux-arts d’Alger ont été nécessaires à cette forme d’émancipation. Peu d’initiatives, toutes privées, avant cette très officielle Année de l’Algérie, se sont préoccupées de montrer l’art algérien hors de son pays. Quelques associations, depuis les années 1980, telles que Art’O à Aubervilliers, Adeiao à Paris et Anisa Culture Action, à Champigny-sur-Marne, font figure de pionnières. Tout comme les expositions de quelques commissaires, comme Lucette Albaret, Fatma Zohra Zamoun, Françoise Bernard ou Danièle Bellini.

 

À partir du XIXe siècle, du voyage du peintre Chassériau en particulier (1846), l’Algérie a découvert le travail sur chevalet. Là où il s’agissait, comme l’écrit l’historien d’art Pierre Gaudibert, de «retrouver plus profondément le vrai visage d’un pays et d’un peuple», on a commencé par se laisser influencer. Il a fallu attendre 1907 pour que se déroule la première exposition d’un peintre algérien : Mammeri. L’année suivante, l’inauguration de l’Académie des beaux-arts du Caire, la première du Maghreb, a insufflé un désir de peinture, relayé par des associations et des expositions dans les pays voisins. Et aussi, par l’identification d’artistes autodidactes. Les styles internationaux, de l’impressionnisme au surréalisme, ont été adoptés, adaptés. Ainsi en est-il de Baya Mahieddine, l’orpheline autodidacte de Blida : ses grandes compositions végétales et foisonnantes ont été apparentées à l’art brut et présentées, en 1947, à la Galerie Maeght, avec une préface d’André Breton. Michel-Georges Bernard, qui a enseigné la philosophie au lycée, à 110 kilomètres au sud d’Alger, de 1970 à 1983, est l’un des très rares historiens de l’aventure. Organisateur d’expositions et éditeur de poésies sur place, il y a pris le relais du poète Jean Senac, fondateur à Alger d’une galerie, assassiné en 1973. «C’était les années de plomb, la poésie était jugée subversive, se souvient l’historien. Mais on parlait encore majoritairement français et toutes les filles étaient scolarisées. Les enseignants égyptiens, importateurs d’intégrisme, étaient encore rares». Il consacre à présent beaucoup de son énergie à réunir les articles du romancier et journaliste Tahar Djaout, assassiné en 1993, témoin essentiel de l’aventure artistique algérienne. À la question de la définition de l’art algérien, il répond : «Une certaine dimension du signe. Le recours à la trace, à la lettre. On est dans une civilisation où il n’y a pas de tradition figurative, où tout passe par la lettre. Même le travail actuel de Sedoua, qui peint sur des corps nus féminins. À la question des origines de cet art, Michel-Georges Bernard poursuit : Au moins quatre générations. La première, dans les années 1920, a la chance de faire des études et pratique une peinture orientaliste, centrée sur les modèles indigènes. Elle introduit aussi la miniature, qui n’a pas de tradition locale. Ceux qui naissent dans les années 1930 sont les premiers peintres modernes. Avant eux, c’est la préhistoire. Ils sont une dizaine, parmi lesquels Benanteur, Khadda, Baya ou Issiakhem», l’artiste manchot, pour avoir enfant, joué avec une grenade américaine. Tous viennent exposer à Paris au début des années 1950. Seul, quasiment, Khadda, devenu communiste, retourne au pays dès 1963, afin de publier des ouvrages théoriques et de faire réaliser des fresques collectives. «Après eux, autre chose apparaît, avec Mesli ou Martinez, et le groupe qu’ils fondent, baptisé Aouchem («Tatouage»). Ils pratiquent une peinture un peu spontanéiste, sur des supports inédits, en recourant au vocabulaire des signes berbères, en dialoguant avec les poètes. Le groupe est dissous en 1971, mais certains membres deviennent enseignants à l’École des beaux-arts d’Alger. Toute leur génération s’oriente vers le signe. Il y a Tibouchi, Korechi, Ben Bella… Durant les années 1980, ils fondent le groupe Essebaghine («Peintres») et inaugurent de nouveaux lieux d’exposition, ouverts même aux artistes qui n’ont pas la carte de la très officielle Union nationale des arts plastiques (UNAP), au sein de laquelle des artistes réalistes, opportunistes, ont pris le pouvoir. De fil en aiguille, comme leurs aînés, la plupart de ces peintres s’installent en France. Ainsi Martinez, exilé à Marseille, où il s’est approprié les nouvelles technologies, la performance, en modernisant une vieille tradition de la mise en scène. Pratiquement, seule la toute jeune génération, à peine sortie des Beaux-Arts, vit encore en Algérie».

 

Depuis l’assassinat du directeur de l’École des beaux-arts d’Alger, Asselah, au début des années 1990, le groupe Essebaghine, constitué notamment d’enseignants, comme Zoubir (responsable en Algérie de l’Année de l’Algérie) demeure actif sur place. «Peu de gens sont restés pour lutter contre l’obscurantisme. Aussi, croulent-ils sous les responsabilités, explique Patricia Ciriani, chargée de mission par le ministère français des Affaires étrangères pour le festival. » Le directeur de la célèbre galerie Orif vient, ainsi, d’être embauché comme conseiller auprès du ministre de la Culture. En dehors des murs de cette célèbre galerie, les artistes se retrouvent au sein de l’Union nationale des artistes contemporains (UNAC), au Musée national des beaux-arts et au Palais des beaux-arts d’Alger, ainsi qu’au Centre culturel français, rouvert l’an dernier après huit ans de fermeture. Celui de Constantine est aujourd’hui encore fermé. L’École des beaux-arts demeure leur lieu de rendez-vous essentiel. Elle vient d’inaugurer un espace réservé à la photo». «La notion d’art contemporain ne peut se concevoir sans la richesse et la diversité qui forment le monde arabe», écrivait, il y a dix ans déjà, Brahim Alaoui, responsable de la collection d’art contemporain de l’Institut du monde arabe à Paris. On y compte des œuvres d’une dizaine de peintres algériens. «Grâce à eux, l’Algérie ne décroche pas de l’universel et elle ne se dérobe pas à sa quête de modernité, explique le psychologue Mansour Abrous, qui vient de publier le dictionnaire biographique de neuf cents artistes algériens. Même si, depuis l’indépendance du pays, la culture a vécu des années-hématomes : les bureaucrates ont bradé argent, richesses, artistes et hommes de culture. Les musées nationaux sont dans une extrême déchéance, les collections sont menacées, les bibliothèques sont à l’abandon. Les filières de la mémoire, en matière de savoir artistique, ont été stérilisées en amont par la colonisation et en aval par nos idéologues. La trêve dans les exigences artistiques a été imposée par des courants politiques extrémistes. Ils assassinent nos frères de lumière. Ils déboulonnent les statues ou les brûlent et interdisent toute une pratique artistique.» En 1971, s’était déroulé, à Damas, le premier Congrès des arts plastiques dans le monde arabe, resté sans lendemain, hormis deux festivals, organisés à Bagdad et à Tunis (1984). Qui sait si le festival de cette année ne va pas relancer la machine ?

Françoise Monnin
17.02.2003
source : http://www.artaujourdhui.info

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