Accueil > actualités > L’art dévoré par l’argent aux éditions Amsterdam (Paris)

L’art dévoré par l’argent aux éditions Amsterdam (Paris)

Un livre collectif, L’Art et l’argent (aux Éditions Amsterdam), rédigé par des artistes, des écrivains, des théoriciens et des membres d’écoles d’art examine le nouveau régime des rapports entre art et argent, qui achève de transformer les œuvres en objets spéculatifs et raconte le creusement abyssal des inégalités, dans l’univers artistique comme dans la société.

L’ouvrage que viennent de publier les éditions Amsterdam, rassemble des contributions d’artistes, d’écrivains, de théoriciens et de membres d’écoles d’art, restés anonymes pour avoir une plus grande liberté de parole. Il est publié sous la direction de l’écrivain Nathalie Quintane et de Jean-Pierre Cometti, professeur de philosophie et d’esthétique à l’université de Provence, décédé l’an dernier. En vidéo l’entretien avec sa co-directrice, l’écrivain Nathalie Quintane. 


//////////////////////////////////////////////////

L’art et l’argent : ce vieux couple célèbre depuis peu de nouvelles noces, à nouveaux frais. À tel point qu’il est devenu difficile, voire impossible, de ne pas immédiatement parler d’argent lorsqu’on parle de l’art d’aujourd’hui. L’art semble désormais l’affaire exclusive des plus riches ; les autres sont invités à en admirer les effets mais à éviter d’en tirer les conséquences et d’en penser l’implicite.

Ce livre part au contraire de l’idée que la question de l’art, donc aussi celle de ses rapports avec l’argent, appartient à tout le monde. En mêlant témoignages, essai littéraire, textes théoriques et reproductions d’œuvres contemporaines, en s’intéressant aux fondations privées comme aux écoles d’art, à la spéculation comme à la condition d’artiste, il voudrait permettre de mieux comprendre depuis quand, comment et sous quelles formes la « valeur » argent a transformé nos façons de faire de l’art, de le regarder et d’en parler.

////////////////////////////////////////

Pour ce Jean-Pierre Cometti, les rapports entre art et argent, même s’ils ont toujours existé par le passé, se sont « passablement compliqués », parce que « les conditions qui assurent à ce nouveau Léviathan son pouvoir sont sans commune mesure ».

En témoigne « non seulement le bond quantitatif des œuvres d’art sur le marché, qu’il s’agisse de l’évolution des prix ou du volume des transactions. [Cela se manifeste] également dans la place que l’art occupe dans le champ de la culture et dans les rapports qui l’associent à la mode et au luxe », juge le théoricien, selon lequel « l’évolution des prix sur le marché de l’art est concomitante des écarts qui se sont creusés entre riches et pauvres ».

/////////////////////////////////////

Ce bouleversement d’échelle, dans lequel l’art contemporain devient l’art emblématique d’un monde où les inégalités sociales n’ont jamais été aussi fortes, affecte la création elle-même puisque, juge Cometti, le processus marchand prive désormais « l’art autonome de sa fonction critique et la critique de sa fonction autonome ».

En effet, « les solidarités que l’art a nouées avec l’argent et le nouveau capitalisme devraient définitivement nous dissuader d’aborder les questions relatives à l’art comme si elles en étaient éternellement protégées. L’autonomie artistique dont nos discours se sont nourris, et se nourrissent encore inopportunément, peut désormais apparaître pour ce qu’elle est : une mascarade que nul ne peut plus prendre au sérieux ».

///////////////////////////////////////////

Un « tournant mécénal », qui propose des chefs-d’œuvre visibles dans des fondations privées à 14 euros l’entrée, a donc été pris « dans une société si inégalitaire que les mécènes sont les seuls à pouvoir faire ce type de cadeaux – cadeaux qui s’apparenteraient d’ailleurs plutôt à l’aumône ».

En confondant spéculation et aide aux artistes, « cadeau » des grandes fondations et cadeaux fiscaux, industrie du luxe et processus de création, le triangle « Artiste – Institution – Capital » est entré, pour les auteurs, dans un nouveau régime où, « incorporées dans l’environnement néolibéral, les pratiques artistiques radicales servent en effet à donner un make-up démocratique au monde de l’art et à ses institutions, en se résumant à l’emprunt d’une esthétique “révolutionnaire” déchargée de sa signification historique ».

///////////////////////////////////////////////

Face à ce « pognon monstrueux qui circule et disparaît lors de ces parties de bonneteau fiscal », l’ouvrage explore des pistes de repolitisation de l’art, par les œuvres, le langage ou la théorie, par exemple la « mobilisation de classe nécessaire de ce prolartariat dans une lutte pour la reconnaissance » et l’« institution d’un équivalent de taxe Tobin sur les transactions artistiques élevées, à des fins de redistribution plus égalitaire – quelque chose comme un tribut collectif sur la dépense somptuaire et sur l’enrichissement ».

Même si certaines figures du monde de l’art, tels Maurizio Cattelan, qui affirme avoir cessé de produire, ou Thomas Schütte, qui a décidé de garder ses œuvres dans son propre musée pour ne plus avoir à faire avec le marché, semblent prendre conscience des impasses d’un marché de l’art fait de délits d’initiés et qui « aime ce qui l’agresse, car il se glorifie de sa largesse d’esprit », sortir de cette situation où l’art a été dévoré par l’argent n’intéresse pas le seul monde artistique, tant ce qui se passe dans ce domaine n’est souvent que la partie émergée de l’iceberg…

______________

Jean-Pierre Cometti & Nathalie Quintane (dir.), 
L’Art et l’argent, éditions Amsterdam, Paris, 2017.