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Don d'une toile de Jacques Arnault, toile d'Issiakhem

Le don d’un don par Anissa Bouayed

Reçue à Alger par le ministre de la Culture, au Musée national des beaux-arts d’Alger, le 8 janvier dernier, l’association Art et mémoire au Maghreb concrétise l’un des objectifs qui est à l’origine de sa création en 2007 : accueillir en toute transparence une œuvre du grand peintre algérien Issiakhem, qu’un donateur français lui avait alors confiée. Le sujet de la toile intitulée «Algérie», réalisée en 1960, évoque la résistance du peuple algérien face à la guerre coloniale.

Elle est donc un témoin symbolique de premier plan de notre histoire.

Pour remplir cette mission jusqu’au bout, le passage obligé par différentes étapes n’a pas été toujours facile : faire réaliser la nécessaire restauration de l’œuvre, la montrer en France dans des expositions historiques d’importance qui l’ont fait remarquer à sa juste valeur et dont les catalogues portent la trace, et maintenant la transmettre enfin, selon le vœu du donateur Jacques Arnault, «au peuple algérien». C’était son vœu le plus cher. C’est aujourd’hui chose faite ! Selon le mot du ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, lors de la cérémonie : «Le tableau ‘Algérie’ est maintenant en Algérie !»

Malgré la beauté de ce geste, des malentendus se sont faits jour. Entendus ou lus depuis le 8 janvier, les termes «rapatriement», celui de «restitution», employés régulièrement comme «allant de soi», montrent que la dimension hautement symbolique du don n’a pas été totalement perçue. Et pourtant, il s’agit bien du don d’une œuvre qui a été faite en France en 1960 et qui a été immédiatement donnée par le peintre à un intellectuel français de ses amis, vivant à Paris, Jacques Arnault  (voir encadré). Cette œuvre aurait pu ainsi, sans la décision de son propriétaire, rester en région parisienne dans sa collection, sans aucune visibilité, destin «logique» d’une œuvre entrée dans une collection privée. Sauf quand un homme à part, internationaliste convaincu, y met toute sa volonté. En effet, Jacques Arnault a d’abord fait plusieurs tentatives, restées sans réponses, auprès des instances officielles algériennes. C’est après leur long silence qu’il a fait appel à sa «famille militante» qui a organisé la médiation : Henri Alleg, l’auteur de La Question, héros de la guerre de Libération, ami du donateur et, comme lui, journaliste engagé ; le peintre Jean-Pierre Jouffroy, auteur dans les années 1960 de nombreuses œuvres s’insurgeant contre les dérives de la guerre coloniale, et moi-même, déjà active sur le terrain de l’histoire culturelle algérienne.  Cette médiation était à la fois un honneur, une véritable gageure, et une immense responsabilité.

C’est ainsi que commence la saga du tableau qui, non seulement, devait quitter définitivement le territoire français – ce qui n’est jamais simple pour une œuvre d’art – mais encore devait être auparavant restauré. En effet, c’est une œuvre fragile, faite de collages de fragments de papier déchiré, de coupures de presse qui ont mal évolué avec le temps et dans des conditions de conservation qui étaient celles d’une banale maison particulière, subissant au fil des saisons et des années des variations de lumière, de température et d’humidité qui ont endommagé la surface de certains collages. Nous avons choisi une grande spécialiste, Florence Half-Wrobel, pour mener à bien cette tâche et la remercions vivement d’avoir pratiqué la restauration dans les règles de l’art en tenant compte de notre budget, fruit d’un mécénat mis en place par Benamar Mediene, et issu exclusivement de dons de la communauté algérienne en France.

Avant restauration en 2008, j’avais pu montrer l’œuvre à Alger au MaMa, dans l’exposition dont j’étais commissaire, «Les artistes internationaux et la Révolution algérienne» ainsi que dans le catalogue. Restauration faite, l’œuvre a été également exposée, pour être référencée dans de grands événements culturels tels que l’exposition de Linda Amiri et Benjamin Stora «Vies d’exil, 1954-1962. Des Algériens en France pendant la Guerre d’Algérie» , en 2012-2013 à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, à Paris. Elle figure en pleine page dans le catalogue et retrouve par ses monstrations successives toute sa place dans l’histoire culturelle.

L’association a mené à bien les différentes étapes de cette mission que lui a confiée le donateur tout en mettant régulièrement au courant Nadia Issiakhem, la veuve de l’artiste que nous remercions vivement pour sa bienveillante empathie et ses encouragements. Il est donc surprenant et tout à fait injuste qu’ait pu circuler sur les réseaux sociaux un texte confus disant que l’association s’est substituée aux héritiers. En aucune manière, le donateur n’avait parlé, en notre présence ou à ses amis les plus proches, de cette éventualité. Intellectuel engagé, Jacques Arnault, a décidé en toute conscience, de la donner «au peuple algérien» et nous a confié cette mission. Nous sommes heureux d’y avoir été fidèles, malgré les difficultés de la tâche.

Pour laisser de côté cette polémique stérile, que faut-il garder à l’esprit de cette épopée ? En tout premier lieu le magnifique geste de générosité du donateur Jacques Arnault, mais aussi l’entremise de son ami Henri Alleg, honorant de sa présence, aux côtés de Blanche et Jaques Arnault, la première cérémonie du don, le 18 mars 2007 à Vitry, puis parrainant l’association, puisque Henri Alleg en a été, jusqu’à sa mort, le président d’honneur ; ensuite la confiance que Nadia Issiakhem nous a témoignée ; le travail délicat et réussi de la restauratrice Florence Half-Wrobel ; la solidarité de la ville de Vitry sur Seine qui a accepté de conserver l’œuvre dans les meilleures conditions en attendant que les conditions du transfert soient remplies ; et dans la dernière période, la mobilisation du ministère algérien de la Culture pour que l’œuvre voyage vers l’Algérie dans des conditions de transport sûres et légales, et entre enfin dans le patrimoine algérien.

Issiakhem était un artiste généreux et engagé, c’est aussi pour honorer ces valeurs humanistes et y être fidèle que cette longue chaîne de solidarité s’est soudée autour d’une œuvre hautement symbolique, pour qu’aujourd’hui «Algérie», peinte en 1960, symbole de la résistance algérienne face à la longue guerre coloniale et à toutes ses épreuves, arrive en Algérie. 

*Historienne, commissaire d’exposition et vice-présidente de l’association Art et mémoire au Maghreb.

Issiakhem M’hmed – https://fr.wikipedia.org/wiki/M’hamed_Issiakhem

Repères

Dans son excellent blog «Djefalger», le poète et journaliste Abderrahmane Djelfaoui, à propos de la peinture de M’hamed Issiakhem (1928-1985), parle de la relation entre lui et Jacques Arnaud. Ils ont tous deux un peu plus de 30 ans quand ils se rencontrent à Paris en 1960, alors que la guerre d’indépendance atteint des paroxysmes. Arnaud témoignera en 2007, une année avant sa mort : «J’ai connu M’hamed Issiakhem en France, quand il était dessinateur.

Ce tableau représente une femme et ses deux enfants. Le père n’est pas présent parce qu’il est parti en guerre (…). Il y a un morceau de journal sur le côté, où il y a un article sur la guerre d’Algérie…»  Djelfaoui précise qu’à cette période le père et le frère du peintre combattaient au maquis. Issiakhem s’était lié d’amitié avec Arnault sur la base des positions de ce dernier pour l’indépendance de l’Algérie. Né en 1918, ancien instituteur, résistant détenu dans un camp de concentration nazi puis journaliste à L’Humanité, il avait publié un livre intitulé «Procès du colonialisme» (Ed. Sociales, Paris, 1958).

De 1959 à 1966, il a été rédacteur en chef de la revue La Nouvelle Critique et c’est lui qui a dirigé en 1960 le numéro spécial sur la culture et les arts algériens, démonstration magistrale de l’identité historique et moderne de l’Algérie. Selon Anissa Bouayed, «c’est en le préparant que les relations entre les deux hommes s’approfondirent. C’est dans cet élan créateur qu’Issiahkem offrit l’œuvre ‘Algérie’ à son ami Jacques Arnault». C’est donc bien le don d’un don.

A. L.

source : El watan du 18/02/2017

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