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Les essais nucléaires français dans l’oeuvre de LAZHAR HAKKAR par Tarik Ouamer-Ali

Le plasticien Mohamed Boukerche intervenant dans le cadre de la septième édition du salon Djurdjura des arts plastiques organisé en hommage à l’artiste Lazhar Hakkar durant  le mois de novembre 2013, à la maison de la culture Mouloud-Mammeri (Tizi ouzou), affirme que la mémoire et le patrimoine constituaient la source d’inspiration de Lazhar Hakkar, qui avait le souci de «peindre ce que ressent le peuple» (1).

Les figurines présentes dans ses toiles véhiculent cette mémoire façonnée par des faits de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Le conférencier a rappelé que Lazhar Hakkar a été marqué par deux événements majeurs qu’il a vécus comme deux grandes blessures et qui ont imprégné toute son œuvre. Enfant et jeune, il a connu l’horreur de la colonisation et de la guerre d’Algérie à travers les massacres commis par le colonialisateur dans sa région natale Khenchela (région de l’est algérien) et  l’horreur de la décennie noire durant les années 1990.

L’une des œuvres majeures de Lazhar Hakkar est «Reggane, pour que nul n’oublie», sur les essais nucléaires français effectués en 1960 à Reggane. Exposée pour la 1er fois au Musée d’art moderne et contemporain d’Alger (MAMA), Afifa Brerhi  note sur  le catalogue de l’exposition  : ” Reggane n’est pas un titre innocent. Il rappelle tristement l’histoire coloniale de l’Algérie devenue en son Sahara un champs d’expérimentations nucléaires au mépris des nocivités mortelles qu’elles induisent. La dénonciation passe par l’expression esthétique comme le fit à sa manière et en son temps Mohamed Khadda au sujet de la torture.”.(2)

 


“REGGANE, AFIN QUE NUL N’OUBLIE” – Lazhar Hakar
Acrylique sur toile
202 x 132 cm
2006
Source : Catalogue exposition Traversée de la mémoire. 
Lieu : Musée d’art moderne et contemporain.
Période : du 17 nov 2012 au 10 fev 2013.

Pour rappel, le Centre saharien d’expérimentations militaires (CSEM) de Reggane sera actif durant l’année 1957, en pleine guerre d’Algérie, en réunissant plusieurs milliers de personnes civiles et militaires dans la région du Tanezrouft dans un vaste complexe situé à une quarantaine de kilomètres d’Hamoudia. Le 1er tir du 13 février 1960 initie une série de (04) quatre essais atmosphériques baptisés “Gerboise bleue, blanche, rouge et verte”. les essais s’étalent jusqu’au 25 avril 1961.

La zone connaît, en particulier dans la vallée du Touat, une population sédentaire et nomade. Beaucoup vont être contaminés par ces essais. Comme de nombreux militaires et techniciens français, ainsi que de nombreux travailleurs algériens, et une vingtaine de journalistes présents sur le site. Et à ce titre le rapport du Sénat français en 2009, affirme : “Les dispositions prises à l’époque n’ont pas suffi à empêcher l’exposition à des contaminations de personnes qui soit participaient directement aux expérimentations, soit se trouvaient dans les zones environnant les tirs. Ces mesures de sécurité n’ont, tout d’abord, pas empêché la survenue de trop nombreux incidents techniques lors de la préparation ou du déroulement des essais.”. Le lendemain de la première explosion, le nuage radioactif atteint Tamanrasset et l’Afrique centrale puis remonte vers l’Afrique de l’Ouest pour atteindre Bamako. Deux semaines après, toujours chargé de radioactivité, il touche les côtes méditerranéennes de l’Espagne et la Sicile.


Zineb – Lazhar Hakar

Encre de chine sur papier
21x 29,5
2009
Source : Catalogue exposition Traversée de la mémoire.
Lieu : Musée d’art moderne et contemporain.
Période : du 17 nov 2012 au 10 fev 2013.

Lors de son exposition au MAMA, Lazhar Hakkar consacre une série d’œuvres à ce drame humain et écologique que sont les essais nucléaires à Reggane. Zineb Thabouhalith est une fiction au cœur de ce triste épisode exprimant toute sa douleur par des postures répétées comme une narration nécessaire et signe d’un traumatisme qui n’a de cesse de se manifester depuis des décennies chez l’artiste. Afifa Brerhi  décrit l’étrangère :  Zineb Thabouhalith ne se tient ni debout ni assise. Ne marche pas. N’a pas de corps. Pas de bras, ni de jambes. Ne parle pas. Marmonne ou siffle comme une marmotte. Jamais parole ne fuse. A-t-elle seulement une bouche ? Une langue ? Elle se déplace, rampe de toute sa rondeur massive sur l’asphalte sec ou mouillé ou boueux, jonché d’ordures. Sur son passage, elle ramasse de ses mains, de ses griffes ,de son corps aimanté, boîtes métalliques, chiffons, cartons, branchages… Bazar hétéroclite, son vêtement et son abri, sur le dos….” (2)

La série de dessins (Zineb et Reggane) de Lazhar Hakkar inscrit une suite stylistique et thématique traduisant par le  jeu de contraste noir/blanc, le désordre des traits et la douleur de vivre. Mohamed Djehiche mentionne : “Ses personnages ne sont pas anecdotiques ; patiemment ils se sont imposés à Lazhar Hakkar et ont pris place dans et sur son oeuvre jusqu’à se muer en une sorte d’écriture qui lui sert de confessionnal.” (3), curieusement on retrouve cette écriture, apposée par l’auteur comme une résurgence au dos des dessins de Zineb : “J’aurai voulu être l’enfant de Zineb et écrire son histoire”, mais “que raconte les traits enchevêtrés qui écorchent l’espace dans sa dimension horizontal ?” s’interroge Afifa et qui ajoute : “De la conjonction de la ressemblance et de la dissemblance des dessins se crée le rythme assigné au mouvement pris entre la fixité d’un état de figement et la mouvance jusqu’à la turbulence comme expression de montée de crise du sujet. Reggane décline les strates de la souffrance au nucléaire. Avec les séries Zineb et Reggane, le dessin est une morsure dans l’horreur humaine. Il est difficile de rester indifférent à sa dureté. Ici, le trait de plume vous éclabousse comme l’est la page blanche qui reçoit un trop plein de noir.”. (2)

Djehiche Mohamed en préface aborde l’aspect de la composition dans l’oeuvre engagée jusqu’à l’excès de Lazhar Hakkar : “Les vibrations picturales se laissent filtrer et s’assimilent à des traces d’humanité devenues témoignages d’un monde contemporain. On ne peut séparer la traversée de la vie de Hakkar de celle de sa peinture : elle est terrible, singulière, profondément émouvante mais réelle.”(3).

Ouamer-Ali Tarik 
Alger, le 2 juin 2020
Email : espacedivali@gmail.com

 


Reggane – Lazhar Hakar
Encre de chine sur papier
42x 29 cm
2009
Source : Catalogue exposition Traversée de la mémoire.
Lieu : Musée d’art moderne et contemporain.
Période : du 17 nov 2012 au 10 fev 2013.

 

Source :
– Lazhar Hakkar : Wiki
– El moudjahid,  28 11 2013 (ICI)
– Nouvelle observateurs, 20 mars 2018 (ICI)
– (1) : Propos de Lazhar Hakkar
– (2) Extrait texte Afifa Brerhi, source catalogue exposition traversée de la mémoire de lazhar Hakkar au MAMA.
– (3) Extrait texte Mohamed Djehiche, source catalogue exposition traversée de la mémoire de lazhar Hakkar au

 

 

Les essais nucléaires français dans l’oeuvre de Hakkar Lazhar.
Film produit par “Adonide films”.