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Lettre ouverte à Malika Bendouda, ministre algérienne de la Culture par Saâdi-Leray Farid.

Censé décliner la vision moderniste « d’une culture qui a vocation à tirer la société vers le haut », à l’épanouir et l’éclairer, l’entretien que vous accorderez au quotidien Liberté (interview diffusée le 08 juin 2020) focalisait d’emblée l’attention sur sa matrice patrimonialo-identitaire, plébiscitait en cela le legs aperceptif et immémorial, héritage dont la traduction idéologique et économique renvoie à une approche conservatrice et touristique de la création artistique. 

Monnayer ou concevoir celle-ci au titre de produit culturel de masse et non en regard à l’itinéraire singulier d’un auteur reconnu via sa sensibilité holistique et cachet hors du commun semble bien le créneau choisi du côté de ceux appréhendant dorénavant le patrimoine en tant que source inépuisable d’investissements et de rendements. Le faire valoir à tout prix comme convertibilité capitalistique, un mode de diversification de la nouvelle économie, équivaut désormais à le sanctifier et sanctuariser au titre de “chouchou”. Plutôt triviale, cette appréciation personnelle prouve que votre « conception de la culture » réplique en réalité un schéma de pensée antérieurement établi, affiné au sein d’officines bureaucratiques et sphères diplomatiques. Aussi, vous pourrez toujours dire « J’ai donné des directives, et mes objectifs sont clairs », les unes et les autres restent combinés à des prévalences que vos “experts” n’ont qu’à suivre puisqu’eux-mêmes de facto soumis à une feuille de route élaborée ailleurs. Que lesdits spécialistes « travaillent ou réfléchissent de manière pragmatique et professionnelle sur un vrai projet complet », le désormais mot clef est : accompagnement (terme que vous citerez à quatre reprises). 

Après celui menant à l’élection présidentielle du 12 décembre 2019, voilà donc venu le temps des prises en mains d’éditeurs, directeurs de théâtres, metteurs en scène, réalisateurs de films, jeunes entrepreneurs à la tête de coopératives. Dans le souci de « réconcilier l’Algérien avec sa culture », il est aussi question de restaurer la Casbah d’Alger et (plus généralement) les sites historico-patrimoniaux, de proroger un programme de valorisation engagé depuis plusieurs années en accord avec l’Union européenne. İnscrivant, comme vos prédécesseurs, vos instructions dans la continuité de ce qui a préalablement été effectué et entériné, vous indiquerez (propos rapportés par l’APS) le lundi 10 février 2020, à l’occasion d’une visite à El Ma Labiod, commune de wilaya de Tébessa, que « les autorités locales et les responsables du secteur de la culture de toutes les wilayas de la République doivent accorder davantage d’importance et de soins aux différents sites archéologiques, œuvrer à les promouvoir et les ouvrir aux citoyens et visiteurs en vue de créer une industrie culturelle et touristique ». Canalisée sur le tourisme culturel, vous attribuerez davantage de crédit à la promotion et valorisation des territoires historiques, ordonnerez la « levée du gel des projets dans les wilayas marginalisées culturellement», instruirez les responsables du Centre national de recherche en archéologie (CNRA) de décréter la commune de Negrine (sud de Tébessa) « zone archéologique autorisée aux fouilles », insisterez sur le renforcement de la formation, sur les rapports entre patrimoine culturel et éducation (formelle et informelle). Vous relaierez en somme des préoccupations émises le 10 septembre 2019 à Alger lors de la réunion annuelle coiffée par le Centre régional pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel en Afrique (CRESPİAF), structure sous l’égide de l’Organisation des nations unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO) que vous rallierez en tant que membre du réseau international des femmes philosophes et de courroie nationale de transmission. 

Cadre zélée de l’État providence, vous incarnez, Madame Bendouda, le lien étroit entre l’Algérie et une administration aux vocations planétaires déléguée de surcroît à inscrire l’ensemble des projets locaux dans le registre de la patrimonialisation de l’action culturelle et artistique, de diriger tous les financements disponibles vers cette unique direction. 

Notre contribution de 19 pages “Survol en rase-mottes des conventions culturelles, co- planifications patrimoniales et mémorisations artistiques en Algérie” (à lire sur la plateforme culturelle “Founoune DZ”) reviendra largement sur la vaste coopération algéro-européenne qui, « concentré(e) sur la préservation et valorisation du patrimoine, soumettait d’urgentes mesures de sauvegarde et des échanges scientifiques, induisait des chantiers-écoles et l’introduction d’outils assurant l’inventaire méthodologique des biens culturels matériels ou immatériels, leur numérisation et documentation. Ces perspectives poussaient alors au déblocage d’une enveloppe de 24 millions d’euros, somme permettant de répondre positivement au manque d’encadrement pédagogique au stade de facultés dans l’impossibilité de transmettre un quelconque intérêt aux étudiants. Dès lors, faire de la muséologie une étude à part entière, là où n’existait aucune transmission conservatoire, devenait l’obsession génitrice autour de laquelle se greffera une panoplie d’initiatives voulues dans le cadre de la sensibilisation des Algériens aux legs immémoriaux.» 

Ainsi, le budget alloué (21,5 millions d’euros venus de l’Union Européenne et 2.5 du côté algérien) reviendra d’abord à la rénovation de deux bastions de l’époque ottomane situés au cœur de la Casbah d’Alger, au réaménagement du musée des antiquités et des arts islamiques, puis, en mars 2015, à celui du tombeau ou monument funéraire berbère d’İmadghassen (ou İmedghacen) confié à Batna à un consortium français. Sortie en juin de la même année, la première classe de l’École nationale de conservation-restauration du patrimoine des biens culturels (ENCRBC) profitait dès lors d’une escorte technologique garantie par l’Université Paris-8. Chapeautant la classe des masters, la médiatrice Bernadette Dufresne (venue préalablement en Algérie défendre un concordat mettant en jonction ou synergie musées algériens et universités françaises) conduira le laboratoire d’excellence (dit Labex) à l’origine du logiciel “Patrimoine du Maghreb à l’ère du numérique”. En posant les bases de l’inventaire des recueils mobiliers par des outils digitaux, en répertoriant les noms des auteurs de tel ou tel domaine d’activité, en classant leurs œuvres et les caractéristiques culturelles de chaque wilaya ou région, il facilitait l’incubation des indicateurs touristiques, concourait concomitamment à la réussite de la monstration Constantine, regards croisés, patrimoine et culture inaugurée en mai 2016 au “Palais des Raïs” (“Bastion 23” d’Alger), cela conformément à l’évènement Constantine, capitale de la culture arabe 2015, au 17e Festival européen débuté le 09 mai 2016 et au devenu rituel Mois du patrimoine

Si donc « Le patrimoine est votre “chouchou”», Madame Bendouda, c’est sans doute parce que ce panorama ou diaporama ancestral, juridiquement renforcé et affiné depuis la fin de la décennie 90 par la promulgation de la loi sur le “Patrimoine culturel” (et en 2003 des textes d’application), est choyé plus que tout autre. Sous couvert d’actions promotionnelles (valorisation et sensibilisation), de soutiens préventifs ou protectionnistes, il génère nombre d’avantages à celles et ceux intégrés de 2014 à 2017 au développement socio-économique des biens culturels et à leur méthodologie documentaire. Assistés intellectuellement et financièrement, les concernés de la société civile, des institutions publiques et privées rattachées au premier “Programme patrimoine” (signé en 2012 entre l’Europe et un pays extra-occidental), bénéficiaient d’une collusion algéro-européenne centrée sur la gouvernance, diversification de l’économie et employabilité. 

La gestion, capitalisation et formation constituaient ainsi les trois principaux axes du calendrier régional “Med Culture” (2014-2018) qui concernera localement 500 récipiendaires (architectes, archéologues, conservateurs ou gestionnaires) comme du reste 12 wilayas et 18 associations. Elles recevront des subventions estimées à 13 millions d’euros (1,57 milliards DA), soit 90% d’un payement remis par l’Unité du programme d’appui (UAP) de l’Union Européenne à des partenaires méditerranéens habilités à améliorer le savoir-faire artisanal et la pédagogie aux métiers, à réparer le mobilier matériel ou immatériel et le fonds d’archives (notamment des manuscrits de la région de Ghardaïa), à revitaliser le patrimoine oral, l’habit traditionnel et l’architecture oasienne, à réaménager un ksar à exploiter comme périmètre d’accueil convivial au sein de la vallée du M’zab, une destination touristique privilégiée à l’instar de la région de Dellys où la plongée sous-marine connaissait un essor constant. 

Tenue à Alger le mardi 18 décembre 2017, la réunion internationale Patrimoine à la Une! (sous-titrée, “Le rôle de la communication institutionnelle dans la valorisation et la protection du patrimoine”) se penchait sur la couverture médiatique d’un héritage rangé aux nomenclatures du tourisme alternatif. Or, cet adjuvant n’était pas foncièrement celui privilégié par l’Union européenne, laquelle conditionnait la possible prorogation (2017-2020) de la première approche consultative et participative (2014-2017) aux résultats tangibles ou factuels. Lorsque nous voudrons connaître les détails de la liminaire gestion quinquennale ou sous quelle(s) forme(s) allait se proroger la collégiale entente, la Délégation de l’Union européenne installée à Alger fera la sourde oreille et enclenchera la seconde phase du plan bilatéral. Sa mise en œuvre opérationnelle poussera Meriem Merdaci, la nouvelle locataire du Palais Moufdi-Zakaria, à coupler le lundi 15 avril 2019 le lancement des festivités du périodique “Mois du patrimoine” (18 avril au 18 mai) à la thématique “Sécuriser le patrimoine culturel”, sujet phare mis en exergue à Tipasa au moment où le Programme d’appui à la protection et valorisation du patrimoine culturel touchait à sa fin. Le bilan global du 24 avril 2019 se déroulera au “Royal Hôtel MGallery” d’Oran en présence d’associations (celles subventionnées) impliquées dans la sauvegarde des traditions orales et musicales, des métiers rattachés à construction vernaculaire et maçonneries de terre. 

Or, plus d’une année après, “Le vieux bâti oranais s’écroule”, titrait le journal Liberté du 18 juin 2020, au point que le péril en la demeure touche dangereusement les quartiers anciens de St-Pierre, St-Antoine, Sidi El-Houari, Gambetta, Derb, Choupot, Bel-Air, Eckmühl, El-Makkari ou El-Hamri. İls tombent en ruines et avec eux, c’est toute l’identité d’une ville, un pan entier de son histoire qui s’effritent à vue d’œil sans que les pouvoirs publics ne daignent prendre à bras le corps les dispositions adéquates, sauver de l’inexorable disparition des constructions « classées rouge, autrement dit inhabitables, ou orange, c’est-à- dire fragiles ». Les intempéries et aléas divers ont au fil du temps défiguré El Bahdja, capitale de l’Ouest où le collectif “Bel Horizon” confectionnera l’ouvrage Oran patrimoine (premier de la série “Histoire civilisationnelle de la ville d’Oran”), mais où donc la majorité des bâtiments datant de la période coloniale s’effondrent faute d’entretiens. Fin mai 2020, c’est la cage d’escalier d’un immeuble de la rue Larbi-Ben M’hidi qui s’affaissera bien que quelques édifices de cette artère hausmanienne aient déjà bénéficié du savoir-faire d’entreprises espagnoles, italiennes et françaises. Ce fut le cas des ex-“Galeries de France” ou ex-“Galeries Algériennes” transformées en un Musée d’art moderne inauguré le 21 mars 2017. Seulement, les restrictions budgétaires dues à la crise financière empêcheront de terminer l’ensemble des aménagements prévus (librairie, cafétéria, auditorium) par l’Agence nationale de gestion des grands projets du ministère de la Culture (ARPC). Sous votre tutelle, cet établissement public à caractère industriel et commercial, créé via le décret exécutif du 12 décembre 2007, a vu ses compétences nettement s’élargir le 18 mars 2013. 

Bénéficiant au départ d’une autonomie financière, il mènera, au nom de l’État et pour son actif, les prestations assurant la finalisation de ladite infrastructure, recourra à cette occasion à un ou plusieurs bureaux d’études et maîtres d’ouvrages, donnera en tant que tel des conseils facturés à des associés, institutions, opérateurs, filiales et entreprises au sein desquelles l’administrateur Seray Abdelhalim obtiendra des participations. 

Ce directeur général concoctera des montages financiers et programmes d’investissement, négociera des marchés d’études, assistera votre ministère dans la conception et mise en œuvre de projets, lui chiffrera aussi des actes et formalités qui ne feront jamais l’objet d’un audit de la part de commissaires de la cour des comptes. Pourtant, des vérifications devenaient nécessaires aux vues d’un cahier des charges bâclé, d’appels d’offres aléatoires et d’un bilan illisible, tellement indéchiffrable que l’Agence en question ne communique plus sur sa page Facebook depuis 2017, depuis donc l’ouverture du Musée d’art moderne d’Oran (MAMO). Privé alors de l’utilisation du troisième étage, l’édifice le sera tout autant du personnel muséal et du curateur prédisposé à asseoir les scénographies et narrations plastiques des artistes émergents, à imposer sans compromis le dispositif mental des néo- performeurs, à analyser en toute indépendance, et sur le long cours, leurs résonances iconiques, à les soutenir sur le circuit mondial de l’art pour établir les dispositions favorables à leur visibilité ou aura, voire au traçage axiologique des monstrations. Sans expériences avérées, les différents directeurs mandatés répliqueront l’incomplétude de thématiques cantonnées à la portion congrue du terroir ou patrimoine et leurs organigrammes jusque-là édictés reflètent le manque flagrant de fil conducteur, l’emprise morale ou propagandiste des ministères des Affaires religieuses et des Moudjahidine. Ȧ ce niveau, il s’agit de modifier la réglementation d’une institution culturelle qui en la circonstance, et à l’inverse de ce qu’annonce sa fiche Wikipédia, ne peut aucunement prétendre « faire connaître, promouvoir et conserver l’art moderne algérien tout en assurant une présence de l’art contemporain international », encore moins résolument combler l’absence d’investisseurs et mécènes suffisamment influençables pour diminuer les ingérences idéologico-bureaucratiques. 

Échapper aux sentiers battus et trouver les personnes idoines, voilà l’axiome sur lequel vous devriez, Madame Bendouda, concentrer vos critères d’évaluation. Mais dans cette période taraudée d’interdictions brimant la parole des “Alphabets libres”, d’arrestations de militants, journalistes, caricaturistes et internautes, sans même vous penchez sur le triste sort d’édifices à hautes valeurs ajoutées et issues de civilisations antérieures, vous vous satisferez d’une simple consultation pour entendre le mardi 16 juin, au palais Moufdi-Zakaria d’Alger, les avis convenus des responsables de la Casbah d’Alger, de la Kalâa des Béni Hammad (Msila), de Djemila (Sétif), de Timgad (Batna), des pierres romaines de Tipasa, de la Vallée du M’zab (Ghardaïa) et du parc culturel du Tassili N’Ajjer. 

En compagnie de la directrice de l’Agence nationale des secteurs sauvegardés (ANSS), des représentants de l’Office de gestion et d’exploitation des biens culturels (OGEBC) et autres environnements catalogués sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), vous écouterez des exposés sondant le niveau conservatoire et d’exploitation de biotopes à convertir en « vecteur(s) de création de richesse et de développement local» et délaisserez donc des maisons de maîtres remplacées par des villas tape-à-l’œil. Votre désintérêt vis-à-vis de la réhabilitation de ce type de patrimoine immobilier, peu cartographié ou non recensé malgré d’indéniables plus-values architecturales, dénote la déficience de préoccupations et cautionne l’idée que rien ne semble essentiel à vos yeux en dehors de la grande collaboration culturelle paraphée entre l’Algérie et l’Union Européenne. 

Contrairement aux vœux pieux de cette dernière, le compte rendu final que dévoilera le mardi 18 juin 2019, au Centre international de conférences d’Alger (CİC), l’ambassadeur de la délégation de l’Union européenne en poste à Alger ne débouchera pas, dans la plupart des cas, sur la matérialisation pérenne d’embauches et maîtrises convertibles en bénéfices sonnants et trébuchants. Tous les opérateurs de terrain présents à l’ultime cérémonie de clôture auront déposé un dossier en échange d’une enveloppe de 05 à 08 millions de dinars, somme investie aux dépens de la récupération des indices majeurs (toiles, courriers, photos, etc…) indispensables à la précision séquentielle de l’historiographie artistique, point nodal d’une préoccupation (la nôtre) très éloignée de celle des divers ministres de la Culture, à fortiori de la vôtre, Madame Bendouda. En mars 2020, vous ferez savoir (rapportera le quotidien L’Expression du 19 mars) que votre département recherchait des « porteurs d’idées à même d’opérer un changement et apporter un supplément à la culture algérienne dans tous ses domaines»

Manifestement, celui inhérent à la création artistique ne fait toujours pas partie des prévalences de l’heure, tout simplement parce que cette notion de création n’intègre pas en Algérie l’idée de transgression esthétique et de Révolution des esprits, de chocs visuels et de secousses conceptuelles, des réquisits intimement affiliés aux essences de l’art contemporain et sûrement pas au récurrent et éculé paradigme de “renouveau dans l’authenticité culturelle”. İl inhibe en Algérie les chamboulements et facilite le rétablissement des vieux discours réactionnaires polarisé sur les hystéries postcoloniales, les acrimonies anti-cosmopolites, les mélancolies rances fermées sur les autres, les pluralités culturelles et artistiques. 

Vous vous dites, Madame Bendouda, spécialiste de l’œuvre d’Hannah Arendt, une journaliste allemande (naturalisé américaine) qu’il y a ici lieu de citer pour noter qu’en Algérie la dictature de la pensée « s’exerce dans toutes les sphères (…), quadrille l’ensemble de la société, tous ses territoires ». Relayée par une armada médiatique au service du “Même sous l’apparence nouveau”, elle enserre dans ce pays les modalités de l’innovation culturelle et un discours proprement artistique constamment dissocié de la notion renversante de subversion. Les gardiens moraux de l’unanimisme ambiant et du réel confiné exècrent l’idée de retournement paradigmatique, prorogent les obsolètes parangons ou tropismes, ne conçoivent aucunement l’acceptation d’une césure entre le spirituel et le temporel, refusent obstinément que cette sécularisation puisse faire l’objet d’un débat ouvert. İl en va de même du côté d’un haut commandement militarisé refusant de s’assoir à la table des négociations pour aborder sans détours et faux semblants le passage de témoin, livrer aux représentants d’un État civil démocratiquement élus les leviers décisionnels émancipant la population des carcans islamo-conservateurs contraires à la modernité. Ce concept de modernité, Hannah Arendt l’abordera en corrélation avec ceux de Révolution, Culture et Liberté, en rupture avec les antiennes d’une tradition synonyme de claustration, de répétition sans fin du déjà-là, déjà- dit, déjà-montré. Sa réflexion sur son époque l’amènera à aborder sous l’angle phénoménologique l’action politique, à la positionner aux degrés fumigènes du raisonnement ou jugement performatif, à composer le hic et nunc (ici et maintenant) de l’agir, à problématiser en 1958 la Condition de l’homme moderne et en 1961 La Crise de la culture. Ces deux aspects identificatoires sont justement négligés ou ignorés en Algérie par ceux préférant faire l’impasse sur la question du Vouloir, c’est-à-dire de La Vie de l’esprit (1973), livre posthume d’Hannah Arendt. En rejoignant opportunément le gouvernement Djerad, vous trahirez, Madame Bendouda, non seulement sa percutante intellection mais aussi la dynamique de changement qu’incarne le Hirak algérien, mouvance populaire dont vous signaliez pourtant péremptoirement être proche. Salim Dada, le secrétaire d’État chargé de la production culturelle la saluera pour sa part le jeudi 13 février 2020 à l’UNESCO. 

İl y orchestrera, lors de la 13e session du Comité intergouvernemental de la Convention 2005, le groupe de rédacteurs convoqué à la consignation du premier Rapport périodique quadriennal (que l’Algérie devait en principe remettre avant le 30 avril 2020), coordonnera la séance d’information “Re/Penser les politiques culturelles”, influera la pensée directionnelle de la politique culturelle convenue en amont au sommet de l’État, voire de la hiérarchie militaire. Ce gendre du général Abdelkader Lachkhem, le directeur des transmissions au MDN, sera nommé en mars 2019 au poste de directeur du Conseil national des Arts et Lettres (CNAL), siège laissant supposer qu’il actionne en sous-main la stratégie culturelle, qu’il possède des atouts majeurs lui léguant la possibilité d’aviser à sa guise, d’arguer le 08 janvier 2020 (au journal Reporters) que la délivrance de la nouvelle carte d’artiste ne se fera pas à partir d’une « une évaluation se basant sur un dossier administratif, (mais selon) des auditions ». Les postulants se présenteront donc face à une commission supposée capable de juger de leur aptitude à l’appellation “artiste”, d’entériner ou éliminer les prétentions de tel ou tel, des intentions que Salim Dada scénarisera le 30 mai 2020 par le biais de la 3ème visioconférence “ResiliArt”. Placée sous le thème “L’artiste entre créativité et résilience”, elle mettait, conjointement avec l’UNESO, en exergue les entraves les empêchant de passer du statut d’amateur à celui de professionnel. 

Simultanément à votre plan d’action (2020-2024) validé fin février 2020 par le Parlement puis le gouvernement, le musicologue et chef d’orchestre suivra à la lettre la partition « du nouveau chef d’État qui (…) s’efforce de promouvoir (…) l’entrepreneuriat culturel au profit des artistes et créateurs, de leur rôle et statut sociaux, d’espaces dédiés à la friche industrielle et aux espaces libres » (propos tenus dans le quotidien L’Expression du 20 février 2020). En sapant délibérément le recyclage des Abattoirs d’Alger en lieu entièrement dédié à l’art contemporain, l’ex-ministre de la Culture Nadia Labidi laissera un goût amer chez des plasticiens algériens et franco-algériens peu disposés à croire aux engagements d’un président de la République prônant « l’ouverture sur la culture mondiale», invitant « la diaspora à constituer des associations théâtrales pour donner des représentations en Algérie afin de raffermir leur lien à la patrie», incitant les acteurs culturels à renforcer le « patriotisme des Algériens, (le) sentiment de fierté à l’égard de l’Algérie et de son histoire, toute entière », appelant les réalisateurs en herbe à orienter le cinéma commercial « vers le rayonnement culturel de l’Algérie à l’échelle mondiale en tant que meilleur moyen face à l’invasion culturelle ». 

À la tête de l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel (AARC) depuis mars 2019, Abdelkader Bendamèche poussera pareillement les jeunes à « concrétiser au maximum les promesses du Président Abdelmadjid Tebboune, à prendre en charge l’expression de leur vraie histoire, à travailler le vrai patrimoine algérien » (Abdelkader Bendamèche, in Liberté, 21 janv. 2020). Dès son arrivée, il diminuera cependant la dimension internationale préconisée au profit d’artistes endogènes plus visibles que les exilés, condensera les activités vers une mission patrimonialo-mnémonique, celle là-même qui stagne depuis longtemps au centre des préoccupations de décideurs cherchant à relancer le tourisme culturel, surtout depuis qu’ils ont investi dans ce secteur. Prégnante sous les mandats de Nadia Labidi (mai 2014-2015), d’Azzedine Mihoubi (mai 2015-mars 2019), de Meriem Merdaci (avril-août 2019) et d’Hassane Rabehi (août 2019-janvier 2020), l’impérieuse intensification relative à la patrimonialisation touristique est bornée par des protocoles bipolaires à poursuivre en vertu de clauses sous-tendues du côté des Hauts ordonnateurs. Aucun des quatre factotums cités ne fut retenu selon une démarche individuelle et qualitative, mais seulement d’après leur aptitude à s’en tenir à des aspects juridico-administratifs et données technico-financières bouclées au palier supérieur en concertation avec les missi dominici de l’Union Européenne (UE). 

Autrement dit, vous aurez beau, Madame Bendouda, avertir que votre tentation « est d’instaurer une politique culturelle nouvelle », que les rencontres avec les premiers concernés « seront périodiques pour s’enquérir, de près, de la réalité culturelle», que ces protagonistes seront « impliqués dans toute décision culturelle », beau divulguer au conseil des ministres du 23 février 2020 un rapport détaillé portant sur l’éducation ou l’accoutumance des enfants à l’art scénique, sur la restructuration des théâtres régionaux et le lancement de communaux, sur le perfectionnement des formateurs et encadreurs, vous démenez en faveur du “développement de la culture et de l’industrie cinématographique” grâce à la construction d’un Centre cinématographique national, à l’augmentation de la production annuelle à 20 longs métrages, à la régularisation de la situation des salles noires souvent hors service depuis qu’elles sont sous le contrôle des collectivités locales, vous demeurerez toujours prisonnière de schémas accommodés en vase clos au niveau de conseillers d’El Mouradia enclins à régulariser des processus actés au stade de la hiérarchie militaire. 

Le peuple sait, écrira le professeur émérite (et ancien doyen de la Faculté de droit d’Alger) Madjid Benchikh, dans un texte publié le 14 juin dans la rubrique “Contribution” du périodique Liberté, « qui gouverne derrière les façades constitutionnelles. C’est pourquoi, il n’y a pas de solution politique durable qui puisse permettre de satisfaire les revendications du peuple sans mettre fin à l’emprise du commandement militaire sur le système politique », c’est-à-dire tous ces champs que sont l’économie, le social, le culturel et l’artistique, de sorte que, Madame Bendouda « rien de sérieux ne peut être envisagé (…) sans engager un processus mettant fin à » cette constante prégnance. Débattre de vos projections ou lubies comme si cette domination « n’existait pas, n’est pas seulement abonder dans la mystification et le déni ; c’est aussi, en ce moment, consciemment ou inconsciemment, aider ce système à vivre encore, et ainsi renoncer au légitime et nécessaire combat pour la liberté », nonobstant pour l’essor de l’art moderne et contemporain. Citant, le 15 juin sur “France Culture”, Madame du Deffand (Marie de Vichy-Chamrond), Bernard Blistène, le directeur du Centre Pompidou, soulignera que « Les sots parlent beaucoup du passé, les sages du présent et les fous de l’avenir » 

Persuadés que l’écriture et la lecture martyrologiques de l’histoire suffisent à assoir durablement leur exercice du pouvoir, les oligarques civils et galonnés usent ou abusent des subterfuges, tronquent la réalité sociologique, ne réfléchissent qu’à court terme à travers le prisme sublimé des affaires et un unilatéralisme narratif faisant de l’ex-colonisateur le dénominateur commun de l’ajustement patriotique, le variable de l’exclusion et de la non altérité. En vertu d’une certaine hospitalité, probablement ressentie pendant son enfance algéroise, le philosophe Jacques Dérida précisait un an avant sa mort que « Nous sommes irréductiblement exposés à la venue de l’autre », et il faudra bien, un jour, accepter de le recevoir dans sa juste proportion, déconstruire parallèlement les manipulations cognitives éloignant les Algériens de leur aperceptions et interlocutions culturelles. 

Ces genres de dévoiements ne reviennent pas qu’aux fossoyeurs des deux dernières décennies. Leurs prémices remontent au Programme de Tripoli, à l’anti-cosmopolitisme culturel de ses scribes préconisant d’ériger la clôture-rempart immunisant l’Homme nouveau des habitus coloniaux et visées impérialistes, de confier les germinations de l’ “algérité” aux commanditaires des récits et hagiographies de la Guerre de Libération nationale puis à des islamo-conservateurs convoquant les palliatifs du retour aux sources, réglant le pendule sur les temporalités de l’Açala, captant les pulsions de l’universalisme au profit d’une revendication canonique du conatus, terme latin signifiant “Effort” (ou persévérance dans l’être) et qu’en la circonstance nous traduirons par “Djihad”. 

Admettre que les successifs enfumages et atermoiements du commandement militaire sont à l’origine de toutes les déviations, c’est substituer à l’infantile vocable accompagnement celui de Renoncement. L’abandon des tergiversations condescendantes exige d’insuffler les chamboulements attendus au cœur d’une sphère culturelle et artistique dépendante du bon vouloir de gardiens du Temple sans inspirations. A l’écoute des formules du programme “Patrimoine”, ils préconiseront d’attirer les voyageurs vers les sites archéologiques ou historiques, de relancer le tourisme culturel, de multiplier les multiplex, d’édifier une cité du cinéma à ce jour fantomatique, de sauver de la dégradation avancée le fonds visuel de la Cinémathèque algérienne, de perfectionner (conformément au chapitre “Euromed audiovisuel”) des opérateurs impatients de voir disparaître la loi de 2011 verrouillant le 7e art et avec elle le budgétivore Festival du film arabe d’Oran, des points vis-à-vis desquels vous vous direz, Madame Bendouda, « vraiment confiante, (car) la réforme sera bientôt mise en place (car) la volonté politique est là»

L’optimisme affiché ce 08 juin 2020 vous plaçait en phase avec la fièvre nationalo- protectionniste du premier magistrat du pays affirmant que « la relance de l’industrie cinématographique vise à stimuler l’investissement dans les studios de production, à octroyer toutes les mesures incitatives aux professionnels, notamment le foncier et les crédits bancaires ». Partie intégrante des mécanismes d’encouragement, les exonérations fiscales et parafiscales participeront assurément à améliorer une production filmique insuffisamment préparée à aborder des sujets sociétaux, à tarauder, à l’image du polémique documentaire Algérie mon amour rejeté en raison de ses incursions sociétales, la bienséante tradition arabo- musulmane. 

La non diffusion en Algérie du long métrage Papicha (récompensé le vendredi 28 février 2020 à la 45° cérémonie des Césars) démontre que la déambulation sexuée du corps féminin fait toujours l’objet de tabous dans une contrée où Houda-İmane Faraoun, l’ancienne ministre de la Poste, des Technologies de l’information et de la Communication (limogée le 04 janvier 2020) se plaignait d’internautes collés des heures durant à leur écran d’ordinateur sur lesquels ne défilaient pas des robes vendues à des “papichas” de la nomenklatura, mais des ébats pornographiques. 

Seul un cinéma introspectif peut placer le spectateur en situation de réceptivité, livrer aux Algériens les lexiques ou signalétiques de leur Moi intime ou émois intérieurs. Cette mise en condition nécessite de sortir des non-dits et zones de confort servant à se voiler la face, à ne pas aborder les problématiques qui fâchent, à proroger les inhibitions d’un régime de la mamelle refusant d’octroyer à chacun l’opportunité de s’autonomiser, de s’extraire des modalités cul-de-sac, des traités diplomatiques pathogènes néfastes aux innovations du champ artistique. Régulièrement regroupé en sessions, le Comité mixte algéro-français de coopération économique (COMEFA) convoque le plus souvent les secrétaires généraux des deux ministères des Affaires étrangères ainsi que les membres du Comité intergouvernemental de haut niveau (CIHN) institué en 2013. Aux avants postes de la coopération d’exception, ils pilotent le Document cadre de partenariat (DCP) validé le 07 décembre 2017 (pour les années 2018-2022), actent les déclarations d’intention et signent des accords variés, débloquent des fonds, moyens et instruments à ajuster aux consultations de ce corps malade qu’est aussi l’expression du sensible. Pour comprendre le malaise, ce qui le ronge en profondeur, il y a lieu, Madame Bendouda, de vous poser la bonne question, celle de savoir pourquoi aucun plasticien algérien n’est arrivé à acquérir une notoriété internationale à partir de l’Algérie ? 

Plusieurs indices ayant été livrés au sein de nos articles précédents, nous nous contenterons ici de vous renvoyer à ceux-ci, préférant de la sorte ne pas trop étaler des diagnostiques illustrant que l’entretien concédé au tabloïd Liberté fait apparaître que vous êtes à mille lieues de comprendre ce qui gangrène vraiment la création artistique en Algérie. 

Enseignante-chercheure à l’Université d’Alger, vous avez pris vos fonctions de ministre de la Culture le samedi 04 janvier 2020, et les cinq mois et demi de service à la nation (plus précisément au système du même sous l’apparence du nouveau) ne semble pas vous avoir beaucoup inspiré malgré vos intentions (sincères ou feintes) de « redonner à la culture l’intégralité de sa signification, à la fois intellectuelle, scientifique, morale, artistique », d’en finir avec « la définition superficielle d’une culture limitée aux vastes festivals et aujourd’hui en crise». Votre volonté de rupture (sincère ou feinte), vous l’exprimerez donc encore à travers ce leitmotiv : « réconcilier les Algériens avec leur culture, identité, algérianité ». Vous comptez en fait les rapprocher globalement d’un patrimoine en souffrance (à cause de chantiers en jachères ou coupes budgétaires), patrimoine que la loi 98-04 devrait « rendre beaucoup plus commerciable », préciserez-vous au chroniqueur de Liberté. 

Ce 08 juin 2020, les lecteurs dudit journal découvriront qu’une universitaire, au demeurant tout à fait respectable, ambitionnait vouloir lancer « une véritable action culturelle en Algérie », redynamiser la Culture pour la mettre « à la portée de tout le monde ». Sa démocratisation se ferait donc, Madame Bendouda, grâce à des mises à l’écart, lesquelles ne s’appliquent pas à la notion de Renoncement, mais toujours d’Accompagnement afin d’une part « d’aider les jeunes à trouver leur place, à montrer ce qu’ils savent faire » et d’autre part de sermonner ceux enclins à reprendre les marches hebdomadaires du “Vendredire”, à suivre les recommandations Facebook d’Amira Bouraoui, la pasionaria ou égérie de “Barakat” engagée depuis une décennie en faveur du combat des droits de l’Homme et en garde-à-vue prolongée à la brigade de gendarmerie de Sidi Slimane (Birtouta, banlieue d’Alger) depuis le mercredi 17 juin. Vous ne manifesterez, Madame Bendouda, aucune compassion envers cette activiste antisystème, pas davantage envers tous les protagonistes du souffle patriotique porteur des reconversions ou mutations espérées. Rangée du côté des manœuvriers du Bon ou “Vrai Hirak”, vous vous engoncez dans les logiques du statu quo politique, aux creux plissés du fauteuil de la majoration monolithique, continuerez à vous en remettre aux gratifications d’une sous-traitance diplomatique incompatible avec les certifications en mesure de vérifier, au sein du champ approprié, le déplacement de la figure de l’artiste-créateur. C’est à celui-ci que les “commissaires-connaisseurs”, auxquels vous attribuez le soin de valider les contrats de performance, d’homologuer les actes des possibles transitions, ont à prêter leurs dévolus, et non aux serviteurs zélés louant les mérites de l’attractivité muséale aux expositions consacrées au patrimoine. 

Votre épure quadriennale (2020-2024) de déconfinement s’attèlera à solutionner la commercialisation du livre, selon vous « le maillon faible » du lien de proximité, de cette politique d’accompagnement qui, loin de « rattraper le retard », phagocytera les primautés concordantes du Renoncement, parachèvera l’interventionnisme diplomatico-protocolaire, facilitera les navigations à vue et immixtions flottantes de collaborateurs magnifiant les vocations touristiques d’un art à folkloriser. L’ensemble des intentions convergent nettement vers cette priorité. C’est bien là, Madame Malika Bendouda, tout le problème ! 

Saâdi-Leray Farid.
Sociologue de l’art et de la culture.
Le 20 juin 2020.