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Auguste Rodin - "Je suis belle", 1882 - https://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Rodin

ROCHER DE SISYPHE par Youcef Wahboun

Lecture d’une sculpture de Rodin inspirée d’un poème de Baudelaire : Une imbrication des thèmes esthétique et amoureux est frappante dans “Je suis belle”, une sculpture de Rodin prenant le départ dans le poème intitulé “La Beauté” de Baudelaire. Créée en 1882, la statue met en œuvre la technique de l’assemblage souvent utilisée par Rodin durant la décennie 1880. Le procédé consiste à créer un nouveau groupe de personnages à partir de deux figures modelées indépendamment l’une de l’autre. Selon Gilles Néret, « cette méthode efficace engendre une étonnante homogénéité et une grande puissance expressive » . “Je suis belle” est constituée de deux statues déjà existantes, “L’Homme qui tombe” et “La Femme accroupie”. La mise en contact des deux êtres solitaires que représentent les deux statues aboutit à une puissante étreinte.

Motif indispensable à sa poétique de l’érotisme, le thème de l’étreinte a inspiré à Rodin un nombre très considérable de statues et de dessins, du cycle du “Baiser” aux couples saphiques , en passant par la série consacrée à Paolo et Francesca . Cette série montre souvent les deux amants accablés par le péché, emportés par la mort et la damnation de l’éternel désir, sans que puisse être desserrée l’étreinte qui les unit. Symbole de la passion amoureuse, l’étreinte traduit aussi le drame de l’artiste aux prises avec la beauté idéale. “Fugit amor”, une œuvre mettant en scène les deux amants de “La Divine comédie”, exprime, « outre l’aspect charnel de l’amour humain, l’insaisissable attrait de la beauté symbolisée par la femme fuyant entre les bras que l’homme tend vainement pour la retenir » (Gilles Néret). L’imposture du personnage masculin étreignant désespérément la femme constitue le motif de “Je suis belle”, statue se rattachant ouvertement au thème de l’artiste chercheur d’absolu et qui témoigne de l’inspiration baudelairienne qui envahit Rodin à l’époque où il illustre justement ” Les Fleurs du mal” . Sur le socle de la sculpture, Rodin grave le premier quatrain du poème de Baudelaire sur « La beauté ». Quant au titre, il reprend la première phrase du poème, les trois syllabes initiales. L’inscription littéraire sert à révéler à la fois la source poétique de la statue et la signification spirituelle qu’il attribue à l’étreinte des amants, à savoir les tourments de l’artiste dans sa tentative de prendre possession de la beauté.

Donnant la parole à une statue, le sonnet de « La beauté » semble destiné à une transposition sculpturale. Rodin réalise cette opération mais non en montrant le corps d’une vénus comme on pouvait s’y attendre. C’est la figure de l’artiste qu’il choisit d’ériger, réduisant la beauté à un morceau de chair comprimé par la force de l’étreinte. Dans le poème, l’artiste n’est pas présent, il n’est évoqué que dans les propos du « sphinx », représenté comme éternellement fasciné par le beau mais irrémédiablement impuissant. Dans la statue de Rodin, « le docile amant » entre en scène et passe à l’action. Dans une étreinte musclée, il ramasse le corps entier de la femme qu’il serre très fort contre sa poitrine, comme pour se l’approprier en l’étouffant, la posséder définitivement en l’enfonçant dans ses entrailles. Relégué au second plan dans l’apostrophe que développe le poème, l’artiste redevient, dans la sculpture, le protagoniste de sa propre tragédie.

Cependant, le titre de la statue, “Je suis belle”, donne la parole à la femme écrasée dans le violent serrement des bras masculins. Une phrase narcissique et triomphale où la beauté, comme dans d’autres textes de Baudelaire, dit sa fierté et sa suffisance . Devant le désarroi de l’artiste, le mot de la beauté sonne comme une moquerie, un défi ironique. Même étouffée dans l’étreinte, la beauté se sait inatteignable, aussi insaisissable que le rocher de Sisyphe est irréversible. Si le thème baudelairien de la recherche de l’absolu rappelle la mésaventure de Prométhée, malheureux voleur du feu divin, c’est surtout au supplice de Sisyphe que fait penser ” Je suis belle”. Corps frêle compacté dans les bras de l’amant, la beauté semble en même temps, comme le rocher de Sisyphe, écraser de son poids le torse renversé de l’artiste. Plié en quatre sous la force désobéissante de la beauté, l’homme de Rodin semble hurler sa défaite avant de capituler. « L’étude du beau est un duel ou l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu » (“Le confiteor de l’artiste”)

Youcef Wahboun (Maroc)
source : Facebook

Auguste Rodin – “Je suis belle”, 1882 – https://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Rodin

 

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