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Culture Algérie : “La stagnation circulaire” par Mansour Abrous

Le gouvernement, ces frères en échec, n’a pas de feuille de route. Il cultive la sortie de route. On mesure ce qu’il a fallu d’audace à leurs prédécesseurs, et encore aujourd’hui de persévérance au ministère pour faire de la Culture ce qu’elle est aujourd’hui : des finances exsangues, des infrastructures non fonctionnelles, une inflation de la masse salariale et une vision de l’avenir pâle. C’est notre « success story ».

Le ministre et le ministère de la Culture produisent un discours en ligne, de l’intention et de la promesse. Leur discours est-il vrai ? Leurs intentions sont-elles louables ? Quel en a été le suivi ? Quels en ont été les résultats ?

Prenons une promesse faite le 13 mars 2016, à Tébessa : le ministre de la Culture annonce la définition d’un plan de gestion des centres culturels. Il constate qu’un problème d’encadrement se pose dans ces structures. C’est une vieille antienne des responsables du ministère de la Culture.

Ce 20 juillet 2017, le même ministre indique que des mesures seront « prochainement » prises pour la gestion des annexes des maisons de la culture réalisées dans la cadre de l’événement, « Constantine, capitale de la culture arabe », pour les rentabiliser et permettre à des jeunes d’y trouver des espaces de créativité.

Un scoop : non ! Une avancée : non ! Une promesse répétée : oui ! Une incapacité à faire : encore oui !

Le 7 mai 2013, la ministre de la Culture préconisait déjà, partant du même constat, « la création d’un ensemble d’établissements et d’institutions culturelles (avec) un encadrement humain qui nécessite des budgets ». Dans son intervention, le 1er juin 2014, à l’Assemblée Populaire Nationale, le Premier ministre espère qu’« une dynamique sera impulsée pour le développement d’un service public de proximité de la culture ». La ministre de la Culture évoque, le 22 septembre 2014, la création d’une commission en charge d’arrêter une « nomenclature des métiers, des postes et des profils requis pour les missions de gestion et de maintenance des infrastructures culturelles », « le recrutement de profils aptes à gérer et entretenir les nouvelles structures culturelles réalisées pour la manifestation 2015 » et la mise en place de formations à la disposition des futurs gestionnaires « leur permettant d’acquérir les compétences et les aptitudes nécessaires ». À propos des infrastructures culturelles, à la radio chaîne 3, le 12 octobre 2014, elle persiste « il faut que celles-ci « aient une âme » qui ne peut leur être donnée que par la multiplication, en leur sein, des activités culturelles ». Au cours d’une interview au Forum de la radio, à Alger, le 20 octobre 2014, la ministre de la Culture fait part de son souhait pour la formation artistique et culturelle, « l’ouverture de nouvelles filières et formations spécifiques et leur renforcement ». Le 19 février 2015, une Rencontre, présidée par la ministre de la Culture, s’interroge sur « La rentabilisation des infrastructures culturelles de Constantine au-delà de la manifestation de 2015 ». Des recommandations sont formulées par les participants : mise en place « d’un système national de formation des personnels techniques » et « d’un programme de formation aux jeunes porteurs de projets en relation avec la culture », « renforcer la formation aux métiers artistiques », « introduire de nouvelles spécialités culturelles dans les universités et les centres de formation professionnelle ». Le 22 mars 2015, les ministères de la Culture et de la Formation et de l’enseignement professionnels signent une convention-cadre qui permet d’ouvrir la formation dans l’ensemble des métiers relevant du ministère de la Culture. La ministre de la Culture indique que « La formation constitue le support des différents industries culturelles, d’autant que plusieurs établissements culturels qui seront opérationnels en 2015 ». Dès son investiture, en juin 2015, l’actuel ministre de la Culture rencontre les directeurs de la culture des 48 wilayas pour leur présenter les grandes lignes du programme d’action du ministère de la Culture. Il les exhorte à faire « la nécessaire promotion du service public dans le secteur de la Culture » et édifier un « système culturel national ». Avec ces mêmes interlocuteurs, Lors d’une séance de travail, à Alger, le 9 octobre 2016, le ministre de la Culture évoque le souhait d’ « une meilleure exploitation » des structures culturelles. Un an auparavant, le 12 novembre 2015, le ministre de la Culture déclare : « les pouvoirs publics ont investi dans les infrastructures, c’est aux associations de trouver des créneaux culturels pour rentabiliser ces infrastructures ». Le propos aurait pu avoir du sens, mais les associations et la société civile n’ont pas leur mot à dire dans la programmation et l’animation des infrastructures culturelles. L’État s’y était pourtant engagé, en transmettant les instruments de ratification de la convention internationale signée en 2009, relative à la promotion de la diversité des expressions culturelles, à adopter des mesures réglementaires à même de traduire la « mise en place de politiques culturelles » favorisant la création, la production et la distribution des produits culturels par « l’engagement d’un vaste éventail d’acteurs dans l’élaboration des programmes culturels, en particulier la société civile ».

Les citoyens faisaient ce constat depuis de nombreuses années et des personnels d’infrastructures culturelles s’indignaient également de la mauvaise gestion des institutions. Le 27 février 2014, des artistes réclament le départ du directeur de la Culture et du responsable de la maison de la Culture de la wilaya de Laghouat et demandent aux responsables du ministère de la Culture de « faire un effort pour placer le bon élément à la tête sur secteur de la culture à Laghouat et concevoir des stratégies de développement artistique dans cette wilaya ». Dès l’entame de l’année 2015, une manifestation citoyenne est organisée, chaque jeudi, par des artistes de Bordj-Bou Arreridj, devant la maison de la Culture, afin d’exiger une meilleure exploitation des équipements culturels de la ville. Le 18 mai, les fonctionnaires de la maison de la Culture de Béjaïa se mettent en grève pour revendiquer « l’amélioration des conditions de travail et de la méthode de gestion de l’institution », et demander « une commission d’enquête ministérielle ». Le 12 juin, les artistes de la wilaya de Béchar protestent pour exiger le départ définitif du 1er responsable de la Culture de la wilaya et ils revendiquent « une culture compétente et responsable » et dénoncent « la folklorisation de la culture ». En juillet, des associations culturelles et des artistes de la wilaya de Khenchela, lancent un appel dans lequel ils dénoncent « l’exclusion », dont ils se disent victimes de la part des autorités en charge de la promotion culturelle dans la wilaya. Pour l’année 2016, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer l’incompétence des autorités culturelles locales. La plus médiatisée fut celle des artistes plasticiens de la ville de Annaba, qui critiquent « l’inertie de la vie culturelle à Annaba » : « Les artistes annabis n’ont pas de lieux et d’occasions pour s’exprimer, et même lorsqu’on fait appel à eux pour faire semblant qu’ils bossent, on leur refuse un cachet même symbolique, alors que le budget de la direction de la culture est gaspillé dans des événements médiocres et inintéressants, dans des salles vides (…) La culture à Annaba n’a jamais connu une période aussi médiocre » ». En décembre 2016, le 29, le personnel du palais de la culture de Skikda organise un mouvement de protestation et il est reproché au directeur « le mauvais traitement des travailleurs, la menace de licenciement ».

Il se pose effectivement un souci de capacités d’encadrement humain des structures culturelles. Et pourtant, de nombreuses initiatives, dont des partenariats mobilisant la participation de l’État, engagent la formation de jeunes algériens à la gestion des projets culturels. Le ministère de la Culture l’ignore-t-il ? De son propre fait, il organise, le 7 février 2016, la première session de formation de cadres en gestion des projets culturels, à l’école supérieure de management de Koléa. En février 2016, à l’initiative du programme régional « Med Culture », financé par l’Union européenne, une réunion de consultation avec les autorités algériennes est organisée au ministère de la Culture à Alger. L’objectif de ces consultations est de mobiliser les différents acteurs du secteur culturel, afin d’identifier leurs priorités et de contribuer à la définition des actions principales pour l’Algérie, qui pourraient se réaliser dans le cadre du programme Med Culture. De même, en avril 2016, dans le cadre du programme « Patrimoine », initié avec l’Union européenne, un plan de formation dans la préservation des biens culturels est mis en place, à destination des institutions algériennes (Musées, école de restauration, offices et parcs culturels, directions de culture, associations). Le ministère de la Culture peut aussi « puiser » dans les effectifs des étudiants diplômés des formations universitaires, en « master en management culturel », d’Alger, Constantine, Mostaganem et Tlemcen. Il peut « s’alimenter » aux expériences de formation organisées par le réseau associatif. Il peut se rapprocher du Groupe de Travail sur la Politique Culturelle en Algérie (GTPCA) qui, en 2014, et cela continue, a organisé 3 ateliers de formation en gestion des projets culturels pour « renforcer les capacités des acteurs culturels indépendants en Algérie » (Alger, Constantine, Oran). Ils ont bénéficié à 50 jeunes venus de 25 wilayas. En novembre 2016, un atelier en gestion des évènements culturels s’est tenu à Ghardaïa. En janvier 2015, l’association Bel Horizon a lancé une formation de médiation culturelle ouverte jeunes (Oran). Un atelier de formation au profit des acteurs culturels et artistiques se tient, les 19 et 20 mars 2015, à Oran. C’est un programme d’Arterial Network, ouvert aux artistes, journalistes, acteurs culturels, producteurs et professionnels et des étudiants en art et culture. Une autre opportunité de personnes formées à la médiation culturelle, mettant en valeur le patrimoine algérien, est organisée, en novembre 2015, dans le cadre d’ateliers de formation, fruit d’une collaboration entre l’ambassade de France et celle d’Allemagne en Algérie, en partenariat avec le ministère de la Culture, et ce dans le cadre du Fonds Culturel Franco-Allemand (Alger). En mars 2016, le réseau algérien de la « Fondation Anna Lindh euro-méditerranéenne de dialogue entre les cultures », met en place une formation « Entrepreunariat créatif dans le domaine culturel » (Akbou), au profit de 10 jeunes artistes, concepteurs d’évènements artistiques et culturels et animateurs du mouvement associatif issus de déférentes régions du pays.

Le ministère de la Culture dispose de ressources en formation, de personnes-ressources pour former l’encadrement humain des institutions culturelles, encore faut-il le vouloir, le décider et non le déclamer, en avoir la volonté, être capable de programmer les besoins en ressources et leur affectation et passer des intentions aux actes.

Mansour Abrous
21 juillet 2017