Accueil > édito > UN SALUT RECONNAISSANT CONTRE LES OUBLIS OFFICIELS Par Saadi-Leray Farid, sociologue de l’art
Abdelwahab Mokrani (Algérie / 1956 - 2014)

UN SALUT RECONNAISSANT CONTRE LES OUBLIS OFFICIELS Par Saadi-Leray Farid, sociologue de l’art

Abdelwahab Mokrani s’est donné la mort la nuit du mercredi 03 décembre 2014, soit la veille du vernissage consacrant au Musée d’art moderne d’Alger (MAMA) La tekhné, l’art du designer, un courant plastico-industriel que Mohammed Djehiche présentera, via une autre de ses aberrantes déclarations, en tant que « Moteur de la création ». Celle qui habitait

l’existence du peintre-graveur ramène l’entendement au paradigme du non renoncement au corps, ce qu’attestera parfaitement en 1992 l’exposition du Centre culturel français (CCF) Le Voyage alors articulée autour de Baudelaire et ses Fleurs du mal.

Certaines d’entre-elles germaient à l’époque au cœur d’une société algérienne meurtrie par les traces de l’innommable et du non-représentable puisque, se substituant à la prétendue “Main extérieure” de l’étranger, la “Main-destin”, “Main-noire” ou “Main-invisible” y atomisaient l’éloquence des intellectuels, journalistes et auteurs engagés dans une rupture avec le système de la clôture et ses dogmes-canons. Les toiles L’Homme et son état 1 et 2 que Kamel Yahiaoui réalisera cinq années plus tard (1997) théâtralisaient elles-mêmes cet espèce de “jeu de la paume” renvoyant à celle que M’Hamed İssiakhem fixera en 1976 au milieu de son autoportrait. Le premier des écorchés vifs peignait le plus souvent des femmes en position hiératique et aux commissures fermées, comme pour dénoncer l’omerta couvrant les non-dits du sens.

C’est ce “tragique circonstanciel” qui affilie au sein de la même lignée trois expressionnistes d’une diaprure pigmentaire marquée aux fers puisque portant les empreintes compressives des déperditions mentales et physiques. En choisissant le jour de son décès, Abdelwahab Mokrani décidera seul de l’ “épi-graphe” d’une brutale disparition scellée sur la scène du hors-champ, celui d’un appartement où se lovaient des silhouettes ombragées, momifiées et recroquevillées. Livrées aux publics algérois par doses homéopathiques, elles plaçaient chaque regardeur face à ses torpeurs et inconsistances, le transposait dans un corps à corps problématique par le truchement duquel une envahissante paranoïa culturelle siphonne l’intégrité de l’individu par l’érosion constante de ses Droits élémentaires. Lorsqu’en février 1992, l’hebdomadaire L’observateur invitait l’enfant de Jijel à épancher ses impressions sur “L’enseignement artistique” ou “Les tendances actuelles de la peinture”, le futur Algérois faisait remarquer que « (…) depuis l’indépendance, on a évolué dans un système bâtard qui n’est ni celui du marché de l’art, ni un système qui aurait pu permettre à l’artiste de s’intégrer dans une société, en équilibre avec lui-même ou pour une culture qui se partage. ». Son interlocuteur ou contradicteur du moment, Denis Martinez, le conviera à maintes reprises à justement échanger des “Regards Croisés” (intitulé de la rubrique réunissant dans le journal du 26 février au 03 mars 1992 les deux intervenants) avec notamment une nouvelle génération qui traitait d’un corps non plus sanglé dans un enchevêtrement de lianes calligraphiques (Denis Martinez) ou séquestré au carrefour de plans géométriques (Choukri Mesli), mais reclus au centre de carrés-fenêtres et bandes de couleurs (Nadia Saphis), “fœtalisé” et miniaturisé dans l’intersection érotique de modules (Noureddine Ferroukhi), perverti ou contorsionné par la violence sourde des mots et maux sociaux (Mourad Messoubeur), badigeonné et grimé par les tatouages ancestraux (Karim Sergoua), identifié aux exilés du désenchantement archétypal (Rachid Nacib). Privilégiant les juxtapositions dialectiques du dedans et du dehors, toutes ces visions ou approches laissaient apparaître, entre ombres et lumières, tabous et discernements, un être en demande de sensualités, en recherche d’exaltations symboliques et en quête d’évasions émancipatrices, les mêmes exutoires qu’Abdelwahab Mokrani motivait sous les traits de ses apparentes turpitudes. En pétrifiant des “impersonnalités”, sorte de néo-SNP (sans nom patronymique) ni vraiment homme, ni vraiment femme, il les incarcérait aux chaînes d’une médisance inhibitrice du cycle des extravagances et des désirs charnels, des appétences en partie assouvies sur le fleuve d’une interlocution caractérielle mêlant en permanence griffonnage du sensible et désordre des choses. Lorsque nous le rencontrions en 1993 dans son atelier-logement de la Cité des arts de Paris, des papiers et résidus de tous acabits jonchaient le sol, comme si une des poubelles du quartier s’y était renversée. Le boursier de l’ambassade de France avait encore pour soutien invétéré son Attaché culturel, Michel Pierre, un diplomate qui n’arrivera cependant pas à le convaincre d’une participation à L’Année de l’Algérie voulue en 2003 au sein de l’Hexagone. Trop imprévisible et ingérable, son comportement découragera les tentatives de l’heure et perturbera par ailleurs le catalogage d’une production encore trop disparate pour en cerner les prégnantes phases, et à fortiori les œuvres majeures. Obnubilée par les préparatifs de Constantine, capitale 2015 de la Culture arabe, la ministre Nadia Cherabi-Labidi n’a sans doute pas en tête de remédier à cette autre incomplétude. La première locataire du Palais Moufdi-Zakaria se préoccupe plutôt d’ingénierie culturelle, une discipline qu’elle et ses conseillers considèrent comme le “point transversal” en matière de coopération algérofrançaise et d’expertise des programmes de la prochaine vaste manifestation, alors que ces opérateurs devraient pallier au plus vite aux déficiences fragilisant l’historiographie artistique. Bien qu’ils touchent à la bibliophilie et à la numérisation des documents, les deux accords paraphés à Paris le vendredi 05 décembre 2014 ne prévoient rien dans le dit domaine, un manque qui inquiète autant les historiens que les sociologues de l’art. L’oubli en question révèle que l’écriture susceptible de rendre plus cohérentes les tendances (picturales ou artistiques) et visibles les médiums n’intéresse aucunement des cadres ou agents décisionnels semble-t-il indifférents, voire rétifs, aux rétrospectives cognitives. C’est lors de celle que le Musée des Beaux-Arts d’Alger affectait en décembre 2012 à Mohamed Bouzid, lui-même depuis décédé, que nous verrons pour la dernière fois Abdelwahab Mokrani. Les photographies prises en présence de Larbi Arezki compléteront les clichés saisis trois décennies auparavant sur les escaliers de l’École nationale des Beaux-Arts (à Alger), preuve supplémentaire d’une considération intériorisée et admise par de nombreux protagonistes. Les autorités compétentes ont à l’embellir en dégageant rapidement les fonds nécessaires à l’archivage mnémonique des avant-corps de la cartographie spatio-temporelle, ne serait-ce que pour mieux tramer l’itinéraire de ces figures de proue de la modernité ou contemporanéité esthétique. Sans quoi, une énième carence viendra ponctuer les habituels et récurrents dilettantismes.

Saadi-Leray Farid, sociologue de l’art.
Le 08 décembre 2014.

 

__________________

P.S/ suite à ce texte promptement écrit, l’annonce OPÉRATİON MOKRANİ a été adressée à Mustapha Sedjal, lequel l’a postée sur sa page Facebook  ( https://www.facebook.com/mustapha.sedjal?fref=ts )

OPÉRATİON MOKRANİ

La déshérence journalistique et épistolaire qui a suivi le tragique décès du peintre-graveur Abdelwahab Mokrani démontre en soi, et par ailleurs, le vide historiographique entourant en Algérie l’expression du sensible, une béance que l’adjoint du directeur de l’İnstitut national d’histoire de l’art (İNHA de Paris), Thierry Dufrêne, se proposait de combler en se rendant il y a maintenant deux années à Alger. Le déplacement de ce Chargé des relations internationales au sein de la “capitale barbaresque” avait pour perspective la création du “Comité Algérie d’histoire de l’art”, une cellule qui ne connaîtra pas de suivis alors qu’elle est devenue indispensable, ne serait-ce qu’aux vues des anachronismes constatés dans la presse, notamment lorsque s’y expriment les derniers diplômés de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts (ENSBA). Leurs erreurs et bévues révèlent un enseignement parcellaire caractéristique du désert bibliographique inhérent au champ esthétique en question.

Suite à ces divers constats émis après le suicide d’un avant-corps rapidement enterré pour en quelque sorte cacher son mal-être existentiel (comme si il y aurait pareillement lieu de camoufler celui affectant la Culture), le sociologue Saadi-Leray Farid préconise de relancer l’idée du “Comité Algérie d’histoire de l’art” ou d’insister auprès de l’actuelle ministre de tutelle afin de débloquer des fonds permettant à des chercheurs et universitaires de travailler en profondeurs sur la question : il s’agit entre autres d’en finir avec les nombreuses déperditions, de remédier à celles affectant la lecture spatio-temporelle d’oeuvres à répertorier  avant leur disparition ou après leur achat, et de cataloguer tous les documents, directs ou indirects, assurant une meilleure connaissance de tel ou tel itinéraire artistique.

En guise de bienveillant salut à Abdelwahab, l’initiative est baptisée OPÉRATİON MOKRANİ

Saadi-Leray Farid, sociologue de l’art.
Le 11 décembre 2014.

Laisser un commentaire