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Zoubir Hellal : Plasticien et designer «Le marché de l’art est à l’état embryonnaire en Algérie»

Bien qu’inexistant en Algérie, le marché de l’art est avant tout une affaire de citoyenneté…

Exact. C’est un problème de comportement. Il faut inculquer l’art à l’enfant dès son plus jeune âge. Il faut enseigner cet art dans les différents paliers de l’enseignement. On forme le citoyen de demain qui a la culture, la connaissance, l’éducation et les informations nécessaires. C’est-à-dire quand on va lui parler d’un musée à Oslo ou à New York, il est informé. C’est un citoyen qui disposera d’informations au préalable.

Ce citoyen qui va ouvrir une galerie d’art pour faire un commerce aura déjà la culture qui va avec, car l’éducation le lui permet.

Le marché de l’art est constitué aussi par ce type de profession. Dans le marché de l’art international, qui ouvre un registre d’albums de vente aux enchères, vous allez trouver entre autres des objets d’art, des peintures, des sculptures, des bibelots. Le marché de l’art englobe les différents profils et disciplines de ce vaste domaine.

Selon vous, quel serait le véritable animateur du marché de l’art en Algérie ?

Je pense que le principal animateur du secteur doit être le ministère de la Culture. A titre d’exemple, l’Etat français a une politique d’achat de nouvelles œuvres pour compléter ses collections. Il y a de la recherche, les historiens écrivent, les assistants de recherche font des dossiers sur les artistes.

Il y a un domaine de consommation. On apprend aussi à conserver les œuvres, à les documenter pour ensuite documenter le public. Les musées ont aussi un rôle éducatif vis-à-vis de la population. Et cela fait partie aussi du marché de l’art et de l’éducation.

Que pensez-vous des donations qui se font sporadiquement à l’Etat algérien ?

Il y a cinq ou six ans, le Musée d’art moderne et contemporain d’Alger voulait acheter des œuvres à des artistes algériens. Les artistes ont mis à la disposition du musée un certain nombre d’œuvres qui n’ont jamais été achetées par la commission d’acquisition du ministère de la Culture. Les œuvres sont toujours en dépôt.

Les artistes ne peuvent pas vivre d’eau fraîche. Si maintenant des gens ont offert de l’étranger des œuvres de M’hamed Issiakhem ou autres, l’Etat algérien n’a pas à attendre qu’un artiste décède pour que la famille fasse une donation à un musée. Du vivant de l’artiste, il fallait lui acheter ses œuvres.

Peut-on affirmer aujourd’hui qu’un semblant de marché de l’art se devine en filigrane au niveau de certains galeristes ?

A ma connaissance, il y a un décret qui est sorti il y a quelques années pour organiser un peu le métier de galeriste d’art. Il existe de petites galeries qui ne peuvent pas constituer un marché de masse de l’art régulé. Ce sont des opportunités. Quels sont les acheteurs au niveau de ces galeries ? Eh bien ce sont avant tout les ambassades.

En outre, il y a très peu d’institutions algériennes qui acquièrent des œuvres. La Société Générale, avec le concours qu’elle organise annuellement, est arrivée à constituer une petite collection. La BNA, la BEA ou encore Sonatrach ne sont pas des mécènes dans le secteur des arts visuels.

Le marché de l’art est un passé lointain, un passé récent et le présent. Le présent du marché de l’art doit toucher les artistes vivants, les artisans qui font des choses de qualité. Vendre un Etienne Dinet ou un croquis de X ou Y, ce n’est pas le marché de l’art qui nous intéresse en tant qu’artiste.

Ce marché de l’art existe en Algérie, mais depuis des années il est à l’état embryonnaire. Les artistes ne payent pas d’impôts, n’ont pas un identifiant fiscal, ils ne peuvent pas facturer. Les galeristes n’ont pas de contrat avec les artistes. Par exemple, à l’étranger, un artiste assuré fait une tournée dans l’ensemble des galeries existantes.

Justement, que préconisez-vous comme solutions pour installer ce marché de l’art ?

Est-ce qu’on va inventer une nouvelle manière d’être artiste ou encore ingénieur ? Ce sont des professions à caractère universel. L’organisation se tient à l’économique mais ne peut-être qu’universelle.

Dès 1962, l’Algérie a tourné le dos à tout cela. Je vais vous citer un exemple concret : quand il n’y avait pas de notaires en Algérie, qu’est-ce qu’on faisait ? On achetait des quotas de papier timbré et cela a créé les dégâts qu’on connaît aujourd’hui. Il a fallu revenir aux notaires, aux huissiers de justice, etc.

On est revenus au bon sens pour travailler dans des conditions adéquates et normales. On ne peut pas, nous en Algérie, tourner le dos parce que si on veut parler du marché de l’art local, il faut faire référence aussi au marché de l’art international. Et qu’on est une part de marché dans ce magma qu’est le marché de l’art international.

Les énergies, l’intelligence et les potentialités humaines existent. Le rôle du ministère de la Culture est, justement, de libérer toutes ces énergies. Si vous assistez à un salon ou encore à un festival des arts plastiques à Annaba ou à Souk Ahras, forcément il y a de bons artistes.

Ces derniers ont besoin d’être connus et collectionnés par des mécènes, des entreprises ou des banques. Or, aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Tant que la politique n’a pas été engagée avec une stratégie pour favoriser tout cela, nous n’accéderons pas à un marché de l’art à proprement parler.

Quelle est votre appréciation sur la tenue en mai 2019 de la première édition du Printemps des arts à Alger ?

Ce qui intéresse les artistes-peintres, c’est de vendre leurs produits et d’être visibles. Que les privés achètent leurs œuvres et qu’ils payent leurs impôts. La politique de l’assemblée générale, ce n’est pas cela qui va trouver la solution pour ce secteur. Le ministère de la Culture a fait ce genre de rencontres sur d’autres dossiers.

Cela n’a rien donné. Et cela ne donnera jamais rien. Je pense qu’il faut encourager les personnes des galeries privées, doter les artistes d’un identifiant fiscal et créer un marché où l’Etat serait le principal bailleur de fonds.

Car si on veut ouvrir un musée d’art moderne ou d’art contemporain, il faut une collection mais pas une collection où les artistes viennent faire des donations. C’est l’Etat qui doit acheter.

C’est l’Etat qui va encourager les entreprises publiques et privées à avoir la collection d’artistes vivants ou décédés. Quand il y aura un effet d’entraînement, il va y avoir une concurrence entre les galeristes. A titre d’exemple, quand l’Etat algérien a boosté le secteur de l’édition, combien de maisons d’édition sont apparues ? Il y en a eu beaucoup. Il y a un Salon du livre en Algérie.

Il y a le Salon du livre à Paris où l’Algérie est invitée avec des éditeurs publics et privés. Qui leur paye le stand ? Imaginez si l’Algérie est aujourd’hui invitée au Fiacre de Paris ou au Point 54 ou ailleurs à Londres, qui va payer le stand de l’Algérie ?

L’Etat représenté par le ministère de la Culture doit jouer un rôle d’initiateur et de régulateur. Déjà qu’il s’occupe des musées afin que ces derniers aient une politique d’achat pour rendre visibles leurs artistes nationaux et internationaux. J’encourage après les galeries à avoir une fiscalité particulière sur deux ou trois ans.

Les artistes doivent être dotés d’un identifiant fiscal qui va leur permettre de facturer le produit de leur labeur. Et là, se créera, doucement, une confiance entre les différents partenaires, à savoir l’Etat, les entreprises privées ou étatiques. De même que les assureurs vont apprendre à assurer les œuvres d’art, car actuellement, on ne sait pas assurer les œuvres d’art.

Peut-on parler d’un marché de l’art quand l’artiste peintre ou le plasticien algérien peine à s’imposer sur la scène artistique et à écouler ses œuvres ?

J’ai fait une carrière d’enseignant. Je vais vous donner un indice qui peut être valable dans un pays même étranger. Prenons l’exemple suivant : un artiste qui vend une œuvre en Algérie à un million de dinars.

Si on divise cette somme par douze mois. Montrez-moi, un artiste en Algérie, quel que soit son rang, qui a un revenu équivalent à 10 millions de centimes par mois. Il doit payer ses impôts, sa sécurité sociale et sa peinture.

Il va lui rester 70 000 DA pour vivre. On a affaire à un artiste qui a un niveau acceptable et très moyen. Je doute fort de trouver en Algérie un artiste qui vend chaque année des œuvres pour 120 millions de centimes. Même en France, la moyenne est de l’ordre de 500 euros par an.

L’artiste algérien n’a pas de revenus. Toutefois, il est important de souligner que la carte d’artiste et le droit à la Sécurité sociale est une politique extraordinaire qui a été engagée par les ministères de la Culture et celui du Travail. Cet acquis doit être accompagné, maintenant, par une politique d’acquisition du secteur.

Il y a un autre paramètre qui entrave la profession. Un artiste algérien qui veut exporter ses peintures ne peut pas le faire. Les textes existent pour empêcher mais pas pour permettre. Le constat est de taille. Nous ne pouvons ni exposer ni vendre en Algérie. C’est la mort lente qui nous rattrape.

Nous sommes en train de vivre en autarcie. Il n’y a aucune participation algérienne dans un salon ou dans un biennal à l’étranger. En ce moment, il y a la présentation des œuvres de l’artiste-peintre Baya dans une galerie à New York.

Nous pouvons nous inspirer de ce qui se fait à l’étranger, mais pas inventer un système bancal qui porterait préjudice aux artistes algériens, vivant ici ou à l’étranger. Il y a un potentiel artistique d’origine algérienne qu’on peut collectionner en Algérie et introduire dans nos musées.

Propos recueillis Nacima Chabani  
Juillet 2018

Source : https://www.elwatan.com