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ALI FARID BELKADI : “LE MUSÉUM DE PARIS OU LA BARBARIE AU NOM DES LUMIÈRES”

“”Voici texte interview fourni au journal liberté et non paru. J’ai été contacté par une journaliste du Journal Liberté, dont je tais le nom pour une interview. En fait d’interview c’est moi-même qui ai écrit le texte dans sa totalité et posé toutes les questions…Ils disent tous que ce n’est pas leur domaine. Mais ils touchent quand même leur salaire… Je n’ai pas besoin de journaux, ni de journalistes, ni de cinquième roue du carrosse, ni de mouche du coche, je m’en tire très bien tout seul depuis le mois de mars 2011.”” Ali Farid Belkadi (historien, anthropologue)

 ////// nous publions intégralement sur founoune pour mémoire l’interview non diffusé //////

Question : Avez-vous eu connaissance de la réponse du président du Muséum de Paris Mr Bruno David, au député M’djid El-Guerrab tout récemment, à propos de l’affaire des restes mortuaires Algériens ? 
Ali Farid Belkadi : En effet le député M’djid El-Guerrab a adressé tout récemment un courrier au président du Muséum de Paris, Mr Bruno David, qui lui a répondu de manière superflue. L’intervention du député franco-marocain M’jid El-Guerrab est élégante, tout comme la requête des historiens parue dans le journal Le Monde il y a quelques mois. Ce sont là des appuis appréciables qui soulignent le bien-fondé de cette affaire. Contrairement au silence abyssal des sénateurs et autres députés algériens plus préoccupés de leurs intérêts individuels et des avantages qu’ils peuvent tirer de leur position dominante, depuis le moins de mars 2011, date à laquelle j’ai fait cette découverte au Muséum de Paris, aucun d’entre eux n’a bougé le petit doigt.

Question : Il (Bruno David) dit que contrairement a ce que vous affirmiez au moment où vous avez révélé l’affaire en 2011, seuls six cranes sur les 34 contenus dans la collection appartiennent aux résistants… 
Ali Farid Belkadi. : Seuls six crânes appartiennent à des résistants…Mr Bruno David peut dire ce qu’il veut. Apparemment il maîtrise mal les fondements de cette affaire. En outre il est assez fâcheux que Mr Bruno David ne puisse pas établir le lien entre un résistant, un partisan qui participe à une action de force contre un occupant étranger de son pays, et le même résistant, qui, lorsqu’il est arrêté les armes à la main devient : un prisonnier de guerre. 

Voici quelques exemples de prisonniers de guerre, c’est-à-dire des résistants arrêtés lors de batailles les opposant aux soldats du Corps expéditionnaire français, puis décapités par l’armée française. Leurs ossements se trouvent depuis plus d’un siècle au Muséum de Paris (ex-Muséum National d’Histoire Naturelle, appelé « Société d’Anthropologie de Paris » au XIX° siècle) : (références : « MNHN-HA-299. Mohamed ben Hadj Crâne de Mohamed ben Hadj, âgé de 17 à 18 ans, Kabyle de la grande tribu des Béni-Menacer, prisonnier de guerre, mort à Alger le 8 mai 1843, don Flourens, coll. Guyon, chirurgien de l’armée d’Afrique », selon le MNHN. Collection Guyon ».
 
Un autre résistant : « MNHN-HA-3874. Crâne de Mohamed ben Siar, Kabyle de la tribu des Issers. Don Flourens, coll. Guyon, chirurgien de l’armée d’Afrique Archives : « … Kabyle né dans la tribu des Issers (Est de la Mitidja), Mohamed ben Siar, mort prisonnier de guerre à l’hôpital du Dey, le 13 juin 1837… » Collection Guyon ».

D’autres encore : 
(MNHN-HA-33653. Eddine ben Mohammed tué en 1895, « un des premiers insurgés, meurtrier du Lieutenant Weinbrenner en 1881, don Dr Beaussenat à la Société d’Anthropologie de Paris » . 

Et encore un autre : « MNHN-HA-6962 . Crâne de Salem ben Messaoud, « Arabe des environs d’Alger don Flourens, coll. Guyon, chirurgien de l’armée d’Afrique. » Archives : « Tête de Salem ben Meçaoud, Arabe des environs d Alger, mort à l’hôpital le 6 Décembre 1838, venant de la prison Militaire. Cet homme, qui passait pour avoir volé, avait été envoyé à l’hôpital avec de profondes plaies gangréneuses aux fesses, suite d’une bastonnade qu’il avait reçue un mois auparavant. » (« Notes sur les têtes d’indigènes envoyées à M Flourens par le courrier parti d’Alger le 4 mai 1839 ») Collection Guyon ». 
Ce dernier a été torturé. Un grand nombre de résistants sont morts de sévices, d’actes de tortures comme leurs lointains descendants durant la guerre de libération 1954/1962, on connait les « hauts faits guerriers » d’Ausaresses, Bigeard, Massu, à la villa Sesini et dans les caves de l’intendance à Alger, sauf qu’il n’y avait pas encore la gégène à l’époque, on décapitait les têtes avant de les expédier au Muséum de Paris. 

Les données numérisées dans la base de données du Muséum de Paris, sont suffisamment éloquentes, et il semblerait qu’elles aient échappé au discernement et à l’intelligence du président du Muséum. Ce que je rapporte ici, ce sont les collectionneurs eux-mêmes qui l’affirment dans leurs lettres qui datent des premiers temps de la colonisation, j’ai les copies de ces lettres en ma possession. Elles sont publiées en annexe de mon livre « Boubaghla le sultan à la mule grise. La résistance des Chorfas », qui est paru aux Éditions Thala. Alger 2015. Je n’ai rien inventé.

Question. Nier à ces martyrs leur qualité de résistants, cela revient à les traiter de Bandits… 
Ali Farid Belkadi : On a vu cela durant la guerre d’indépendance -1954/1962- lorsque les Français traitaient les résistants algériens de bandits et de brigands. Il suffit de consulter les journaux de l’époque, de lire les tracts de l’armée française. On ne les considérait pas comme des prisonniers de guerre, ils étaient traités comme de vulgaires détenus de droit commun. Avant le président du Muséum de Paris (ex-MNHN), Michel Guiraud, directeur des collections du Muséum d’histoire naturelle, avait déjà minimisé le nombre de crânes appartenant à ces résistants algériens. Par ailleurs il est inconvenant que l’on puisse mettre en avant quelques supplétifs algériens morts au service de la France, dont les ossements sont conservés au Muséum. Leur nombre est vraiment insignifiant. La France n’est pas encore libérée de ses illusions coloniales.

Question : selon vous cette confusion des chiffres d’où vient-elle ? 
Ali Farid Belkadi : Mr Bruno David et Michel Giraud, ne tiennent compte que d’une seule collection, celle du Dr Vital de Constantine. Cela les arrange en minimisant les crimes commis par la France contre les algériens. Il ne faut pas toucher à l’honorabilité du Muséum de Paris. Parlons des collections : les crânes de 6 chefs de la résistance, sont regroupés dans une seule collection, la collection Vital, ce sont : Boubaghla, Al-Titraoui, Al-Hamadi (visage momifié), Moussa Al-Darkaoui, Cheikh Bouziane ou encore le Cherif Boukedida. Il y a d’autres collections au Muséum de Paris qui renferment des restes mortuaires de martyrs algériens, ce sont celles qui ont été rassemblées par les anthropologistes Caffe, Fuzier, Mondot, Guyon, Flourens, Hagenmüller, Weisgerber et j’en passe, outre Vital naturellement. Mr Bruno David et Michel Giraud n’ont pas tenu compte des dizaines de crânes algériens amoncelés par les anthropologistes que je viens de citer. Sans oublier les dizaines de crânes qui ont été égarés au sein même du Muséum. Dont la tête d’Al-Hassan le fils du Cheikh Bouziane.

Question : Vous voulez dire que des crânes ont disparu ? 
Ali Farid Belkadi : Absolument. Sur la vingtaine de crânes envoyés au Muséum de Paris dans une même caisse clouée par le docteur Victor Reboud en 1880, seuls ceux de 6 chefs de la résistance algérienne à la colonisation (Boubaghla, Al-Titraoui, Al-Hamadi, Moussa Al-Darkaoui, Cheikh Bouziane et Boukedida) figurent sur les registres du Muséum. Les 14 autres crânes plus ont disparu, ils sont déclassés, ils peuvent se trouver n’importe où, ils doivent porter un autre nom etc. Inutile de les rechercher, on ne les retrouvera jamais.

Question : Comment vous est venue l’idée de faire ces recherches au Muséum de Paris ?
Ali Farid Belkadi : Au cours de mes recherches documentaires sur la haute antiquité et les inscriptions phéniciennes et berbères de l’Algérie, je me suis intéressé aux travaux d’un savant qui allait me mener vers le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. Il s’agit de Victor Reboud, qui s’est occupé du domaine libyque (berbère-ancien). Victor Reboud, né en 1821, était Médecin-Major dans les bataillons de Tirailleurs algériens, est plus particulièrement connu pour son « Recueil d’inscriptions libyco-berbères ». Il a participé à plusieurs batailles qui furent livrées par le corps expéditionnaire français à la résistance algérienne, dont celle de Laghouat, au cours de laquelle 2300 algériens hommes, femmes ou enfants furent exterminés. A l’époque, l’Algérie qui était une école de guerre pour les soldats français, devint un vaste centre de formation scientifique pour des officiers de l’armée coloniale qui se convertirent en savants. Ils ont fourbis toutes leurs connaissances scientifiques, épigraphiques et archéologiques au contact du fantastique patrimoine historique des Algériens. Parmi eux : L’abbé Jean-Baptiste Chabot, Victor Reboud, Mark Lidzbarski, Francesco Béguinot, Alain Mercier, Joseph Halévy, Paul Rodary, Stéphane Gsell, d’autres encore… C’est au cours de ses cavalcades au sein du Corps expéditionnaire français, que le Dr Victor Reboud mutera en collectionneur d’ossements algériens. Tout cela il le dit dans une lettre (Revue Africaine, Volume 30, année 1886, à la page 76). Avec l’accord du bureau politique de Constantine et la signature du Colonel de Neveu et de M. Gresley les têtes décapitées des principaux chefs de la résistance prendront la direction du Muséum de Paris, calées dans de vulgaires fûts, vidés de leur vin. C’est ainsi que j’ai abouti au Muséum.

Question : Avant vous le muséum a-t-il reçu la visite d’autres chercheurs Algériens ?
Ali Farid Belkadi : Respectueux et sans aucun dédain pour les travaux de mes collègues, je suis le seul Algérien à avoir eu accès aux restes mortuaires du Muséum de Paris (ex-MNHN), depuis 1880, date à laquelle ils ont été expédiés en France. Cela m’a été confirmé par Alain Froment et Philippe Mennecier, d’autres responsables au Muséum de Paris.
Tout comme je suis le seul Algérien à avoir fait l’inventaire des centaines de Stèles puniques d’El-Hofra (Constantine) qui sont conservées dans les réserves du Musée du Louvre. J’ai également étudié la stèle bilingue ancien-berbère/punique qui est conservée au British Muséum à Londres, que le consul-général britannique à Tunis, Thomas Reade, a dérobé en 1842 en endommageant le monument appelé Mausolée libyco-punique du site de Dougga (Tunisie). Je fais le ménage, je nettoie les écuries d’Augias, avec pour principe fondamental : en vertu de quoi le savoir des français devrait-il occuper la place centrale en Algérie ?


Source image : Algérie patriote
Article : L’historien Ali-Farid Belkadi répond à Bruno David – Jean-Marc Ayrault, les têtes du Muséum et les crimes de guerre

 

Question : Quel est le nombre des restes mortuaires qui sont actuellement conservés au Muséum de Paris ? Avez-vous un chiffre ? 
Ali Farid Belkadi : Tout récemment, j’ai refait l’inventaire de ces restes en vue de leur rapatriement, à la demande du Ministère des Moudjahidin représenté par Mr Djamal Eddine Miadi, le directeur du CNER, (Centre National d’Etudes et de Recherche sur le mouvement national). Le nombre d’ossements s’élève désormais à soixante huit (68). Parmi ces ossements se trouvent un fœtus ainsi que la tête d’une jolie petite fille à peine âgée de 8 ans , adressés le mercredi 10 décembre 1845, d’Alger par le collectionneur Guyon à son ami Flourens du Muséum de Paris.

Question : Existe-t-il d’autres lieux en France où sont conservés d’autres ossements de sujets algériens ? 
Ali Farid Belkadi : A ce chiffre devraient s’ajouter les restes mortuaires des déportés en Nouvelle-Calédonie. Il s’agit là d’un autre sujet, cependant en lien avec le précédent. J’ai découvert l’existence d’ossements en rapport avec le soulèvement du Cheikh Aheddad en 1871 en Kabylie. Des centaines d’insurgés ont été déportés à l’île des Pins en Nouvelle Calédonie, en même temps que les Communards français, Rochefort, Louise Michel etc… Un certain Dr Birolleau, médecin de la marine, a fait don à la Société d’Anthropologie de soixante-cinq crânes « en très bon état et munis de leur mandibule ». Parmi ces soixante-cinq crânes certains appartiennent à des déportés algériens à l’île des Pins en Nouvelle Calédonie.
J’ai demandé à ce que le ministère prenne en charge matériellement ces nouveaux efforts. Je n’ai pas eu de réponse.

Question : Pourquoi à l’époque, les autorités algériennes n’ont pas réagi ? 
Ali Farid Belkadi : L’Emir Abdelkader est tenu à l’abri de la discussion pour ne pas ouvrir la boîte de Pandore. Le plus souvent, lorsqu’on évoque les insurrections qui ont précédé la guerre d’indépendance 1954/1962, on se limite à la résistance de l’émir Abdelkader dans l’ouest algérien jusqu’en 1847 et à la révolte tardive attribuée à tort à Mohamed et Boumezrag Mokrani en Kabylie de mars à octobre 1871.
Boubaghla, Al-Titraoui, Moussa Al-Darkaoui ou le Cheikh Bouziane des Zaatcha ont eu la tête coupée pour avoir refusé toutes les compromissions. Le sort qui est toujours fait aux restes de Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, de Mokhtar Al-Titraoui, du Cheikh Bouziane, de Moussa Al-Darkaoui, et d’innombrables autres, est indigne d’un pays musulman. La raison pour laquelle Boubaghla et les restes mortuaires du MNHN de Paris, n’intéressent pas grand monde, est que nos gouvernants ne sont pas en symbiose avec l’histoire de l’Algérie, tout simplement. En Algérie, ce pays du million de martyrs, et des milliers de Héros, nous avons à faire à des hommes ordinaires, qui ont viscéralement horreur du changement. La France pour eux c’est un vaste supermarché où ils font leurs emplettes, se soignent, font leurs petites et grandes affaires. On n’y touche pas. On fait avec. Vous connaissez certainement la comptine française pour enfants : « je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Ici et là-bas on se tient par la barbichette.

(Ali Farid BELKADI. 19 novembre 2017.)

Sourcehttps://www.facebook.com/alifarid.belkadi/posts/1524054761043350