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Hommage de Marc Mercier à l'artiste québécoise Manon Labrecque décédée cet été.

FIAV 2023 : LES ARTS VIDÉO À GAZA-BLANCA par Marc Mercier 

Cet article a été publié dans le numéro #122 de la revue trimestrielle TURBULENCES VIDÉO / DIGITAL & HYBRID ARTS. Depuis octobre 2015, l’Observatoire permanent des développements des arts contemporains hybrides et numériques VIDEOFORMES a pris l’initiative de numériser le fonds Turbulences Vidéo, permettant ainsi la mise en ligne des numéros précédents, parutions qui, jusqu’alors, n’étaient disponibles qu’en version papier. Depuis 1984, VIDEOFORMES offre diverses possibilités de présentation, de production, de rencontres et de réflexion aux artistes, aux professionnels et au public.

 

Du 07 au 11 novembre, s’est tenu le Festival International d’Art Vidéo (FIAV) de Casablanca  (1993 – 2023).

Trente ans ! Le premier  festival du genre sur le continent africain. J’ai  eu la chance de faire partie de la joyeuse  équipe fondatrice aux côtés de Hassan Esmili (doyen de la Faculté des Lettres Ben M’Sik), Béatrice Bertrand, Houria Lahlou, Majid Seddati et de toute une bande d’étudiants ivres  d’enthousiasme. En 2000, Majid a pris en  main la direction artistique. Il est toujours là !  Infatigable !

Allumons les bougies ! Mon cœur est divisé en deux. Un ventricule explose de joie. En 1993, nous rêvions que  grâce à l’art, la poésie, les nouvelles technologies de création et de communication, les peuples allaient tisser de nouvelles relations, les guerres rejoindraient les livres d’histoire  ancienne, les pitoyables colonisations deviendraient des  pièces de collection des musées d’archéologie, les pays  riches n’imposeraient plus la loi du plus fort à la planète…  Oui, nous avons cru qu’un poème pouvait changer le monde.  Nous étions en décembre, un vent d’espoir de paix soufflait  sur le Moyen-Orient, Yasser Arafat (représentant de l’Organisation de Libération de la Palestine) signait avec Yitzhak Rabin (Premier ministre d’Israël), les Accords d’Oslo trois mois  plus tôt, le 13 septembre. 

Mon autre ventricule a envie de larmes. La colonisation de  la Palestine n’a cessé de croître. Des murs de la honte sont érigés. Les droits internationaux sont bafoués. Et en ce mois de novembre 2023, des milliers d’enfants, femmes et hommes sont abattus comme des animaux par la quatrième puissance  militaire mondiale. 

J’ai accompagné la naissance d’autres festivals, tous étourdis par ces mêmes rêves, à Damas, Alexandrie, Alger, Ramallah, Gaza… Aujourd’hui, résonne dans ma tête l’exclamation d’un des co-fondateurs du festival /si:n/ en Palestine, lors de l’inauguration (2009) de la première édition : « L’art vidéo sera en Palestine une arme de création massive. » 

Je pense aussi à l’année 2019 où j’ai présenté à Ramallah  et à Gaza Le livre d’image de Jean-Luc Godard. On y en tend : « Ce monde arabe dont tout le monde parle, mais que  personne n’écoute », ou bien « Et même si rien ne devait être  comme nous l’avions espéré, cela ne changerait rien à nos  espérances, elles resteraient une utopie nécessaire… » 

Fallait-il que le FIAV ait lieu dans un tel contexte ? Oui ! L’art  est ce qui permet aux humains de se rendre compte que la vie est plus intéressante que l’art. Le meilleur soutien que l’on puisse apporter à un peuple qui résiste depuis si longtemps, c’est de rendre la vie malgré tout désirable. Le gai savoir est contagieux. Je veux y croire. 

Il faut un magicien pour réaliser cela. Majid Seddati et ses complices ont encore fait des miracles, des programmations vidéo, performances, concerts, installations, colloque, ateliers, des invités marocains, syriens, colombiens, québécois,  belges, espagnols, ghanéens, japonais, français… en veux tu en voilà ! Et encore et toujours, la présence d’une belle jeunesse. 

Le colloque « De l’art électronique à l’art numérique » Après une pertinente et savante introduction, Majid Seddati a proposé aux artistes participants (Todor Todoroff, Kamel Ghabte, Rosa Sanchez, Alain Baumann, Dominik Barbier, Louis-Robert Bouchard) d’expliquer leur relation avec les technologies. Pour les plus anciens, ceux qui connurent le temps de l’analogique, de nous confier ce qu’ils ont perdu et/ou gagné avec l’émergence du numérique et de l’intelligence artificielle. Pour les plus jeunes, nés dans le bain numérique, narrer leurs pérégrinations créatives. 

Quant à moi, j’avais en charge un récit historique, anniversaire du FIAV oblige ! Je fis le pari de prouver « scientifiquement » que l’idée de l’art vidéo est née à Casablanca bien avant le geste inaugural de Nam June Paik en 1963. 

En résumé : Saint-Exupéry s’initie au métier de pilote d’avion pendant son service militaire au Maroc. Il assurera les liaisons aéropostal pendant des années Toulouse-Casablanca-Dakar. Transporter rapidement par les airs des paroles et des images, c’est de la télévision hertzienne avant l’heure. En 1931, il s’installe avec sa femme à Casablanca et se rend régulièrement au restaurant Le Petit Poucet. C’est là, j’en suis certain, qu’il a en 1933 l’idée d’écrire lui aussi un livre à succès international. Le secret de la réussite de Charles Perrault est contenu dans le titre : Le Petit P… Il a opté pour Prince. Mais sa véritable idée était autre. L’un des chapitres de son  livre raconte le voyage du Petit Prince sur une minuscule planète qui tourne tellement vite sur elle-même que le jour et la nuit ne durent que quelques secondes. Pas facile pour l’allumeur de réverbères qui passe son temps à allumer pour aussitôt éteindre la lumière. Or, de quoi est constituée une  image vidéo ? De petits points lumineux qui s’allument et qui s’éteignent alternativement. Autrement dit, son chef-d’œuvre aurait pu s’appeler Le Petit Pixel

En 1963, il n’existait pas encore de caméra vidéo légère. Cela n’empêcha pas Nam June Paik de présenter ses 13 télévisions préparées lors d’une exposition Fluxus. « Préparées »,  signifiait qu’il intervenait avec des impulsions électroniques ou des aimants sur les pixels et trames des images vidéo. Si Saint-Exupéry avait été devin, il aurait intitulé son livre Le Petit Paik. Prince ou Pape de l’art vidéo.

En 1993, création du premier festival d’art vidéo à Casablanca. Retour aux sources. Ce n’est pas pour rien que le costume coréen que vêtit Paik pour réaliser une performance pour la vidéo Play it again, Nam (1990) se retrouve au jourd’hui au Maroc. Il fut d’abord offert au réalisateur Jean-Paul Fargier. Celui-ci me le transmit à Marseille en 2013 à  l’occasion du cinquantième anniversaire de l’art vidéo. Et à  mon tour, je l’offris à Majid Seddati en 2021 : le Petit Paik casablancais.

Osons pour finir ma démonstration un peu de poésie numérique. 1933, l’idée de l’art vidéo. 1963, sa mise en œuvre. 1993, son implantation au Maroc. Il se passe donc toujours quelque chose d’important tous les 30 ans. Il faut trouver une idée pour 2023. Un événement porteur d’utopie, de justice et de paix, qui relierait fraternellement des villes comme l’aéropostal de Saint-Exupéry. J’ai donc proposé au public casablancais d’agir pour le jumelage de deux villes : Gaza-Blanca.

 


Mourad Koula, Mohammed Bouriri & Wajdi Gagui, Fractal (2023), Festival International d’Art Vidéo de Casablanca – Photo : Marc Mercier

 

Parenthèses de larmes solidaires 

J’écris ce texte. Je viens d’apprendre qu’une bombe est tombée sur la maison de la sœur du grand artiste visuel originaire de Gaza, Taysir Batniji. En 2007 à Gaza, elle m’avait remis la caméra et les cassettes de son frère. Avec ces images récupérées, Taysir a créé deux installations vidéo intitulées Bruit de fond et Gaza-Journal intime #2 que j’ai montrées à La Compagnie à Marseille. Je me souviens de sa déclaration : « Je ne suis pas un artiste palestinien. Je suis artiste ET Palestinien ». La discrimination positive, œuvre de la mauvaise conscience, ne rend jamais service aux artistes.

 


Tudor Todoroff (Belgique), M3tamorph, Festival International d’Art Vidéo de Casablanca – Photo : Marc Mercier

 

Errances casablancaises 

Ouverture du festival. Trois danseurs, Mourad Koula, Mohammed Bouriri, Wajdi Gagui, se produisent dans un océan de formes géométriques et de sons qui ne cessent de se métamorphoser : Fractal (2023). 

Ah, quel bonheur de retrouver le génial Naoyuki Tanaka aka Nao (Japon) avec sa performance robotique The Clus ters. En 2021, j’avais décidé que ce travail clôturerait mon dernier festival des Instants Vidéo à Marseille. Je voulais finir en beauté. Mais je n’ai pu que l’entr’apercevoir. Trop de tristesse m’avait envahi. Cette fois, j’ai tout vu. Oui, Nao est capable de se confondre avec ses petits robots danseurs. À moins que ça ne soit l’inverse. Quoiqu’il en soit, c’est joyeux, vivant, merveilleux.

Tudor Todoroff (Belgique), devant sa machine électroacoustique, a les mêmes gestes qu’un virtuose du piano. Sa performance : M3tamorph. Il est question de Dédale dans le labyrinthe. Il faut donc pour s’en sortir vivant, dérouler un fil de laine et le suivre. Lui, il fait défiler ses notes. À nous d’en attraper une, deux, trois et inventer des cheminements qui sauvent. Il y a des images d’animation d’Alexander Derben, très organiques, nos yeux pataugent dans la terre et la boue. Je sens remonter en moi l’énergie vitale. Instinct de survie réveillé. Fort moment. 

SiNaPS VR de la compagnie Konic Thi&Lab (Espagne). Chorégraphie de Rosa Sanchez, musique d’Alain Baumann. La danseuse Viktoria Kohalmi se confronte avec prouesse et délicatesse à un environnement qui oscille entre la réalité et le monde virtuel en interaction. Tout s’invente sous nos yeux,  les sons, les mouvements, les images. 

Martin Messier, je l’attendais avec impatience pour avoir déjà vu ici l’une de ses performances lumineuses et sonores. Echo Chamber m’a enchanté. Toute sa prestation, d’une rigueur et précision incroyables, s’inspire des technologies permettant de sonder l’intérieur du corps. Il manipule de longues aiguilles comme autant de notes d’un instrument avec lesquelles il traverse des plaques audio-réactives qui enclenchent des séquences sonores. Il cherche l’impossible ou juste l’ombre de nos réalités enfouies. 

Parenthèses pour une Cendrillon sans petit prince Je viens de recevoir un poème de Hind Jouda (poète et nouvelliste, productrice radio) qui est née et vit dans le camp de réfugiés al-Bureij à Gaza : 

« Cendrillon a quitté Gaza. Elle a enfilé ses chaussures et elle  est partie 
Cette fois elle a laissé ses chaussettes tâchées d’une bonne quan tité d’ADN pour être plus facile à retrouver 
Mais, et c’est douloureux 
Aucun prince ne se soucie de toi, petite 
Tous ces vieux contes ne sont que de gros mensonges pour que  les enfants s’endorment en rêvant »

 


Konic Thi&Lab, SiNaPS VR, Festival International d’Art Vidéo de Casablanca – Photo : Marc Mercier

 

Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer (Samuel Beckett) 

Célébrer les morts de l’art vidéo. Celles et ceux qui ont réjoui tous ses aficionados, avec leur poésie, leurs manières de faire danser et chanter les images. Avec la complicité du Vidéographe, je présente une programmation de la québécoise Manon Labrecque décédée cet été. Mes yeux ne s’en lassent jamais. 

Et puis, un choix d’œuvres pour les 30 ans du festival :  « L’art vidéo, c’est expérimenter toujours ». Occasion de faire découvrir la vidéo-radio performance Quatuor Vidéo que nous avions réalisée en 1994 avec l’atelier de création de  la faculté des Lettres de Ben M’Sik. Les étudiants manipulent des radios pour produire des modulations stridentes. D’autres filment leurs gestes qui apparaissent directement sur deux téléviseurs trafiqués en live. Au milieu de tout cela, Abdallah Zrika déclame à bout de souffle ses poèmes, accompagné au oud par Jamal Eddine Ben Addou. 

Abir Boukhari, je l’ai connue à Damas en 2010. Elle venait de créer avec son organisation AllArtNow le 1er Festi val d’art vidéo de Syrie. Là aussi tout semblait enfin possible. Même une révolution. Puis ce fut l’atroce répression. L’exil, en  Suède. À Casablanca, elle nous a présenté des œuvres teintées d’inquiétudes dont l’impressionnante vidéo d’animation  The moons appear from three holes in the window (2021) de son compatriote Muhammed Ali. Trois lunes apparaissent, voyagent dans l’espace sombre d’une pièce qui devient petit à petit l’aire de sa mémoire tourmentée. 

Eden Tinto Collins a accompagné une programmation d’artistes africains. C’est son travail qui m’a surtout impressionné, A pinch of kola (2021). Un travail qui oscille entre la vidéo, la performance, l’écriture et la composition sonore. Elle est parfois décrite comme une « poéticienne hyper médias ». Je trouve que cela lui va bien pour cette œuvre qu’on peut qualifier de sitcom quantique.

 


Muhammed Ali, The moons appear from three holes in the window (2021), Festival International d’Art Vidéo de Casablanca © Photo : Marc Mercier

 

Parenthèses institutionnelles émouvantes 

L’Institut Français qui accueille une partie du FIAV est actuellement dirigé par Gaétan Pellan. Ce fut lui qui m’accueillit à  Gaza en 2007 après un voyage éprouvant (multiples interrogatoires des forces d’occupation). Il dirigeait alors l’Institut de Gaza, aujourd’hui détruit par l’armée israélienne. 

Je me souviens avoir discuté avec une peintre gazaouie qui m’expliqua que la taille maximale de ses tableaux dépendait  de la dimension du véhicule du directeur de l’Institut Français. Le seul qui pouvait réussir à faire sortir les œuvres de sa prison à ciel ouvert. Il faudrait faire un livre sur l’humour palestinien,  la belle résistance. 

Déambulons encore : dans la forêt des installations J’ai frémi en expérimentant le dispositif Sonolithique de Grégory Lasserre & Anaïs met den Ancxt, inspiré de l’usage d’un des plus anciens instruments de musique, le lithophone.  Au sol un écran rond. Devant nous, quatre pierres qui ne de mandent qu’à être caressées. Au moindre geste, une vibration  sonore s’élève dans les airs, une image d’ondes cosmiques se  forme dans le cercle. C’est d’une délicatesse, d’une sensua lité époustouflante. 

Je suis resté bouche bée devant l’installation interactive  Eaux plurielles associant trois artistes québécois (qui ne manquent pas d’eau), Louis Robert Bouchard, Josiane Roberge & Émilie Clepper, et trois artistes marocains (pour qui l’eau est si précieuse et rare), Abdellah M. Hassak, Youssef Barrada & Ahlam El Morsli. Trois écrans accrochés au mur au-dessus de trois robinets qui surplombent trois autres écrans en pente douce. Il y des paysages, des étendues d’eau, des danseurs qui explorent leurs relations avec l’élément si vital. Si vous ouvrez l’un des robinets, vous intervenez dans le déroulement des images et des sons. Quand la vie est en jeu, chaque geste compte. 

Très subtile l’installation robotique Léviathan du québécois d’origine colombienne Paolo Almareo. Le titre effraie, renvoyant à ces créatures monstrueuses qui inspirèrent des auteurs de toutes les cultures, symbolisant la force du mal. Je pense à Paul Morand dans Le dernier jour de l’Inquisition :  « Y a-t-il donc en chacun de nous un léviathan invisible qui n’apparaît que lorsqu’il est chassé hors de sa noire tanière par la peur, la fureur… ? » 

Ici, nous sommes devant une grande surface blanche sur plombée d’un robot muni d’un crayon. Il suffit au visiteur de faire face à cette petite machine, de se mouvoir pour qu’elle vous suive et inscrive les traces de nos déplacements. Au fur et à mesure de la journée, les cheminements se croisent, se superposent, s’entassent, se séparent… C’est alors que commence à apparaître une sorte de carte des humanités de pas sage qui à la fois solidarise des individus épars, et dans le même temps les réduit à de simples rouages d’un système qui  les domine. Judicieux.

 

Gaza-Blanca 

Que faire ? La guerre est là, non loin. Semer la vie, malgré tout, ici et ailleurs. Jumeler des villes, des peuples, des rêves. Je lis Patrick Chamoiseau : « Le vivant est un événement qui ne peut être pensé, mais qui peut s’artiser, ou se poétiser… » C’est à la fin des Neuf consciences du Malfini. Un aigle mal fini s’éprend (à force d’étonnements, d’observations, d’émerveillements) de Foufou, un minuscule colibri. Les humains que nous sommes, il les nomme les Nocifs. Le prédateur finit par adopter, sans bien comprendre pourquoi et comment, le parti-pris du vivant toujours fécond du petit oiseau.

« Aucune présence ne saurait se penser seule, s’épanouir seule, ni en dehors d’une vision de l’horizontale plénitude…  La seule limite à la plénitude d’une présence est la plénitude  d’une autre, et la perspective de l’horizontale plénitude du  vivant… »

Telle est mon utopie nécessaire pour le Moyen-Orient. Et ici. Et ailleurs. 

 

Marc Mercier,  
Marseille 22 novembre 2023 – Turbulences Vidéo #122