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MİSES AUX POİNTS SUR UN “DÉBAT-RASÉ” par Saâdi-Leray Farid.

Vingt cinq années après l’entretien accordé par son feu-mari dans l’appartement-atelier du  Télemly, nous rencontrions de nouveau Naget Belkaïd-Khadda, cette fois sur le trajet  ferroviaire Perpignan-Paris. En ce printemps 2007, elle occupait encore le poste de Maître de  conférences à l’Université Paul Valéry de Montpellier, quatrième ville d’accès à un train où  lui sera évoquée la nécessité de ressortir Éléments pour un art nouveau (un introuvable  cependant consultable à la Bibliothèque de l’İnstitut du monde arabe).  

L’alerte-focus déclenchée au lendemain du tragique suicide d’Abdelwahab Mokrani  (l’écorché vif se donnera la mort le mercredi 03 décembre 2014) voudra mobiliser des esprits  bienveillants susceptibles de pallier aux carences et confusions touchant successivement  l’historiographie et le statut de l’artiste, de remédier au cafouillage entourant les tendances  picturales et la notion de créateur, de tramer l’itinéraire des figures de proue de la  contemporanéité esthétique. Mais, plutôt que de collaborer à la décantation d’un panorama  perceptif et cognitif, à la recherche des fonds indispensables au catalogage mnémonique des  avant-corps de la cartographie spatio-temporelle, madame Khadda se contentera de solliciter (via peut-être une aide financière obtenue chez le providentiel ministère algérien de la  Culture) la Maison “Barzakh”. Celle-ci se chargera de rééditer deux tapuscrits  incontournables pour tous ceux qui s’adonnent sérieusement à l’examen du paysage culturel  en Algérie. Rappelant à juste titre la dose homéopathique de textes « (…) disséminés dans des  publications diverses » et par conséquent « (…) difficiles d’accès », l’auteure de Mohammed  Dib, cette intempestive voix recluse décidera finalement de « (…) rassembler et de remettre en  circulation ces essais » vulgarisés lorsque quelques éveilleurs militants taraudaient les enjeux inhérents à l’édification d’une culture nationale socialiste amplement soutenue par les  journalistes et syndicalistes de l’époque. Souvent sectaires, leurs écrits et déclamations anti impérialistes ou anticapitalistes répercutaient un volontarisme ambiant que prorogeaient à leur  manière peintres, écrivains, poètes, cinéastes et dramaturges, cela malgré des luttes de  positionnements et animosités internes avérées. Accusé d’avoir importé une abstraction  teintée d’occidentalisme, Mohamed sera vilipendé par certains zélés de la propagande anti cosmopolite (parmi eux des membres de l’Union générale des travailleurs algériens) mais  poursuivra malgré tout une expression du sensible « (…) irriguée par les multiples influences  de ses fluctuations historiques », imprégnée des couches sédimentaires du pré-monde, baignée  par les alluvions de la porosité immanente, traversée par les entrelacs du palimpseste originel.  Sa touche transversale orchestrera les partitions d’une éthique de la singularité dont le point  d’orgue sera Alphabet Libre, œuvre-slogan (à laquelle répondra presque cinquante ans plus  tard le Un seul héros, mon père de Mustapha Sedjal) trempée dans l’encrage peinture-écriture et le creuset immémorial des gens de la caverne.  

Lorsque le mardi 06 octobre 2015, l’ex-professeur de la Faculté d’Alger reliera (au Centre  d’études diocésain) les Éléments pour un art nouveau et autres Feuillets épars liés, elle aura  également à tourner la page des mots-griefs récemment utilisés pour souligner que si Denis  Marinez s’est engouffré au sein de l’ “École du signe”, c’est uniquement grâce au viatique  conceptuel de son ex-compagnon de vie. Devenu l’incognito du service enseignant, l’esseulé  d’un univers endocentrique sans héritiers, ce dernier ouvrait en mars 1967 une fenêtre de tirs  contre l’un des principaux leaders d’Aouchem, pourfendait la “plongée fanonienne” de celui  qui le présentera en 1964 à Jean de Maisonseul (le premier directeur du Musée des Beaux Arts d’El-Hamma), donnera de sa personne en assumant de 1963 à 1994 les rendez-vous  pédagogiques assignés au niveau de l’École nationale puis supérieure des Beaux-Arts de la capitale et restera un modèle pour nombre d’aspirants aux registres de la modernité plastique.  Rentrés en filiation de façon à tracer à leur tour un sous-champ, ils s’identifieront ou  s’apparenteront à un visage porteur puis élargiront un déjà-là initiatique insuffisamment  analysé.  

La réimpression du corpus scriptural de Mohamed Khadda contribuera certes à une meilleure  compréhension du climat intellectuel des décennies 60 et 70 mais offrira aussi à sa femme l’occasion d’ “icôniser” une production sanctuarisée et extraite des fluctuations marchandes.  Ce protectionnisme alimente l’éthique de la rareté et a pour effet rétroactif d’augmenter  considérablement le prix d’achat d’œuvres qui tournent en boucles via des monstrations  surveillées par la gardienne du Temple qui y réplique des vérités voulues irréfragables. Elle  mettra également sous-scellés des documents à livrer à des investigateurs en mesure de croiser  et confronter objectivement leurs sources sans pour autant favoriser un tel ou un tel en raison  d’affinités régionalistes et idéologiques ou de visées économico-spéculatives. 

Saâdi-Leray Farid.
Sociologue de l’art.
Perpignan le 02 octobre 2015.

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